Chacun des lieux photographiés dans les pages qui suivent, lieux que vous visiterez certainement un jour, racontent une histoire singulière. Leurs ruines sont comme hantées par les souvenirs d’une épopée régionale, ce qui ne diminue en rien ses dimensions européennes. Les pans des murs construits de calcaire dur ou de grès ont porté leur ombre sur tant d’hommes et de femmes, ont donné asile à tant de vies humaines que leur subsistance aujourd’hui en est presque un mystère en soi. Longtemps abandonnés aux chèvres et aux lianes épineuses des salsepareilles, les
châteaux du
Pays Cathare recouvrent la voix. A ceux qui entendent, à ceux qui comprennent, à ceux qui ressentent, les vestiges sont toujours prompts à chanter leurs histoires. Ici ce sera presque toujours une
histoire cathare ... Et pourtant : les vestiges architecturaux encore debout sont pour la plupart ceux des derniers chantiers de reconstruction des sites vers la fin du dix-huitième siècle. Remaniés, rebâtis, rasés puis reconstruits, minés puis laissés à l’abandon, vendus comme carrières de pierres aux entrepreneurs, pillés ... Retrouver leurs aspects d’antan est œuvre d’archéologues et d’historiens. Nombreux sont ceux qui s’y emploient, qui tentent vaillamment de comprendre le pourquoi de l’implantation en ces lieux inhospitaliers de constructions fortifiées, qui extraient minutieusement du sol les témoignages matériels de la vie quotidienne, qui lisent attentivement d’arides textes latins pour toujours plus de certitudes et toujours plus de questions ... le doute étant peut-être le moteur intellectuel de l’histoire. Pour tous ces aspects de l’histoire de ces
châteaux, nous conseillons aux lecteurs de se reporter à la bibliographie en fin de volume. Ce livre ci n’est pas un livre d’histoire, ni d’archéologie, c’est un livre de plaisir dont les quelques aspects pratiques sont destinés à vous guider. Il n’a pas la prétention de faire un point sur les connaissances historiques en matière de catharisme ni d’architecture militaire mais de vous permettre de disposer des éléments essentiels à une bonne compréhension des lieux.
En conséquence et pour parler du
catharisme, tentons de ne pas commencer comme une leçon d’histoire ... Imaginez-vous au soleil tendre des vendanges, en septembre, assis sur une pierre moussue dans la cour d’un château des Corbières, celui que vous voulez ...
Ce château n’a pas été construit par les
cathares ... il est sorti de terre aux alentours du neuvième siècle, dans le redéploiement de petites seigneuries locales satellites des grands pouvoirs politiques régionaux. Il est né de l’an Mil. Son rôle économique et militaire va croître, de siècle en siècle, jusqu’aux abords de ce lointain treizième siècle qui nous intéresse ici. Après
la croisade albigeoise, au contraire, son importance va s’amenuiser, jusqu’au Traité des Pyrénées qui recule la frontière avec l’Espagne sur ses marques actuelles. Tombé en déshérence militaire, notre petit château des Corbières va lentement s’appauvrir pour être spolié à la Révolution française puis bradé à un carrier qui le désossera. Privé de ses encadrements de portes et de fenêtres, de ses emmarchements, des manteaux de ses cheminées, de tout ce qui peut être re-exploité ailleurs, il aura tout de même vécu une dizaine de siècles. Durant sa longue existence il aura repoussé vaillamment quelques assauts, abrité des brigands catalans venus s’y réfugier, que sais-je encore ? Vous voyez bien par là que braquer sa lorgnette historique sur la seule époque cathare est un peu comme se condamner à ne plus rien distinguer du tout. Les
cathares médiévaux furent, la plupart des temps comme dans l’histoire imaginée de notre château idéal, des protagonistes bien discrets de l’histoire religieuse du grand Sud. Et d’ailleurs qu’auraient-ils fait dans des casernements – ce qu’étaient les
châteaux assurément ? La place de leur message religieux était au sein des populations civiles, vivantes, actives, loin des replis militaires. Ce n’est que face aux assauts militaires de
la croisade albigeoise que les
châteaux purent, un temps seulement, leur servir de refuge. Comme
Montségur, qui restera bien le seul château explicitement reconstruit à la demande des
cathares afin de les y abriter. Longtemps la tradition touristique a attribué aux
cathares la raison d’exister des citadelles médiévales de
notre région. Il faut le dire clairement : «il n’y a pas de châteaux
cathares !» Certes ces lieux un peu magiques peuvent, par leurs aspects tourmentés, par leurs blessures béantes, susciter une rêverie sur la barbarie des siècles passés, sur les tragédies vécues. Ils fonctionnent admirablement comme des décors de théâtre, propres à faire ressurgir en nous ce qu’il faut de nostalgie et d’apitoiement sur les victimes de l’histoire. Et victimes ... les
cathares le furent. Mais à bien y regarder, l’histoire même de ces lieux emblématiques du
tourisme régional l’est fort peu, cathare. Fort peu de temps. Tout au plus quelques noms de familles poursuivies par l’Inquisition, quelques nobles dépossédés de leurs biens, quelques signatures comme témoins dans des actes juridiques, nous remémorent que ces lieux appartenaient à certains des protagonistes de l’
histoire cathare et, comme tels, faisaient nécessairement partie des nombreux tenants et aboutissants de
cette même histoire. Tout le reste est imaginaire, et c’est bien ainsi. Car les lacunes de l’histoire officielle de chacun de ces lieux nous incitent à en rêver les manques.
On ne sait pas encore aujourd’hui quelle a été l’origine du
catharisme. Deux théories au moins coexistent. L’une privilégie la naissance au sein de la chrétienté occidentale, après la réforme grégorienne, de nombreux groupes religieux dissidents, avides de boire à nouveau directement aux sources des
Évangiles. L’autre suggère une filiation directe avec une religion chrétienne déjà bien implantée en ce début du onzième siècle en Europe centrale, le bogomilisme, et qui aurait essaimé vers le Languedoc via l’Italie du Nord. Endogène ou exogène, la
religion cathare n’en est pas moins un christianisme médiéval. Ce qui nous permet de tordre le cou à une autre erreur commune : non, le
catharisme n’est pas une résurgence du manichéisme, cette religion inventée de toutes pièces par le persan
Mani au sixième siècle et combattue par saint Augustin. Fondée en Écritures, basée sur une exégèse particulière des
Évangiles, toute pétrie de l’enseignement du Christ, la
religion cathare renouvelle le questionnement essentiel sur la responsabilité de Dieu dans le mal et apporte sa propre réponse. A la même époque, un peu partout dans les limites de notre Europe actuelle, des penseurs, des théologiens, des clercs, s’emploient à la même discipline intellectuelle, avec plus ou moins de bonheur. Tout autant pionniers que colons, disciples et coreligionnaires des grandes religions du Livre, tous ces hommes de Dieu l’interrogent, Lui et son projet pour l’humanité. Ce qui va devenir le
catharisme est une branche, un surgeon, de l’arbre vivace de ces questions toujours renouvelées . Les conséquences doctrinales et humaines des réponses avancées structurent ici et là des communautés de femmes et d’hommes dont l’enthousiasme militant ne fait pas de doutes. Les
cathares n’échappent pas à cette règle.