catharisme
Spiritualité Cathare
extraits de «Spiritualité Cathare»
Introduction
(6/6)
 

extrait de «Spiritualité Cathare»
Introduction à l'histoire du catharisme
sixième partie (6/6)

Essai sur le mal et le dualisme
Texte de Charles Galiana

Extrait de Spiritualité Cathare, n° 37, printemps 1999

«La vie ne peut avoir d'intérêt pour un penseur
qu'à la condition de chercher à résoudre le problème du mal»

Charles Renouvier


Approche du sujet

La réflexion philosophique sur le mal, qu'il soit métaphysique, physique ou moral, ne trouve pas de solution satisfaisante à son origine, à sa nature et à sa signification. Il en est tout autre de la théologie reposant sur la Bible mosaïque, dont les explications du mal tireraient son origine du péché originel, rendant coupable toute l'humanité qui en subirait les conséquences.

Certains soutiennent que le mal n'a pas d'existence propre, qu'il n'est que privation du bien, voire le produit de l'imagination.

Une âme sensible ne peut rester indifférente à la douleur physique et morale des autres, à la disparition d'un être aimé, à la violation des droits de l'homme, au chômage, aux terribles maladies comme le cancer et le Sida ... Tout est lutte et souffrance sur terre, le minéral tente de résister aux morsures du temps et des hommes, les plantes luttent contre la chaleur, la sécheresse, le froid ..., elles cherchent désespérément la lumière parfois au détriment de leurs voisines.

Les espèces animales ne subsistent bien souvent qu'aux dépens les unes des autres. Les animaux connaissent aussi la douleur physique et même la douleur morale comme, par exemple, les chiens qui refusent de s'alimenter en l'absence de leur maître, ou les plaintes des animaux conduits à l'abattoir. La réalité du mal touche non seulement les êtres animés, mais aussi inanimés, car la nature est une créature vivante. Le mal n'est pas une illusion mais bien une réalité et ne peut, en aucun cas, être la cause du péché original, car il ne touche pas, comme nous l'avons vu, seulement les hommes mais également les autres êtres : les animaux, les plantes et les minéraux qui n'ont nullement péché.

On donne du mal physique diverses explications comme l'expiation de fautes commises dans des existences antérieures, théorie relevant de la transmigration des âmes dans d'autres corps ou cycle de renaissances. Ou encore l'utilité du mal dans les épreuves qui seraient un moyen de progrès et contribueraient à notre évolution spirituelle. Restent cependant les catastrophes naturelles, avec les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les raz de marée, les inondations ... qui font périr des milliers de personnes et qu'on ne peut attribuer à une quelconque punition divine comme Sodome et Gomorrhe. Dans une telle perspective, se présente l'idée d'un esprit du mal dont nous tenterons plus loin de dégager la nature. Cet esprit du mal, omniprésent, constituait avec le salut des âmes, la problématique la plus importante de la dogmatique cathare, conditionnant l'attitude morale et religieuse des Bons Hommes. Les cathares rejetaient le péché originel et repoussaient également presque tout le contenu de l'Ancien Testament. Ils ne contestaient pas en bloc les vérités contenues dans l'ancienne alliance dont ils connaissaient le sens, mais la loi de punition et de vengeance, celle du talion, abrogée par l'Évangile, la bonne parole du Dieu d'amour : le Christ. Les Bonshommes faisaient souvent référence à saint Paul, sans doute s'appuyaient-ils sur l'Épître aux Hébreux (VIII - 13) qui précise : «En disant : alliance nouvelle, il (le Christ) rend vieille la première. On ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître».

Pour dénoncer le mal, ils s'appuyaient sur des textes apocryphes et sur le Nouveau Testament, notamment l'Évangile selon saint Jean dont le caractère grec et gnostique lui valut d'être écarté, pendant des années, de la lecture des exégètes catholiques.

N'oublions pas que l'oraison du Pater, principale prière chrétienne, souligne cette demande essentielle : «Délivrez-nous du mal».

Le problème du mal pose nécessairement l'existence d'un Dieu que l'on déclare juste et bon, ce qui paraît incompatible avec le mal et son cortège d'horreurs, de souffrances diverses et d'injustices.

Au XVIIIème siècle, la philosophie des Lumières, qui se veut être une philosophie de l'entendement, refuse d'être la servante d'une métaphysique dogmatique et reprend la théodicée manichéenne et cathare : «Si l'homme était l'ouvrage d'un principe infiniment bon et sain, il aurait été créé non seulement sans aucun mal en lui, mais sans inclination au mal, ce qui est un défaut qui ne peut avoir pour cause un tel principe».

En d'autres termes, si le Dieu de l'Ancien Testament, démiurge du ciel et de la terre, était parfait, il aurait créé un monde et des êtres parfaits, ce qui n'est pas le cas. Les cathares disaient que si les hommes et le monde du mélange ne sont point de Dieu, c'est qu'ils sont l'œuvre du Malin. C'est pourquoi ils déclaraient que le Jéhovah de la Bible mosaïque était Satan, personnification des forces du mal, ils l'appelaient, comme Jean dans son Évangile : Prince de ce monde (Jean XII - 31 ; XIV - 30 ; XVI - 11).

Quelle que soit notre opinion sur le sujet, le mal est un fait indéniable et tangible dès qu'il affecte directement notre conscience en devenant souffrance physique ou psychologique !


Qu'est-ce que le mal ?

On peut prendre le mal
métaphysiquement,
physiquement et moralement.
Le mal métaphysique consiste
dans la simple imperfection,
le mal physique
dans la souffrance,
et le mal moral dans le péché.

Leibniz

Parmi les questions que soulève le mal, nous n'aborderons que les plus prégnantes en rapport avec notre sujet, tout d'abord : qu'est-ce que le mal ?

Depuis saint Augustin, le mal est défini par les théologiens chrétiens non pas comme une réalité, mais comme «non-être», c'est-à-dire absence de bien.

Dans son libre arbitre, saint Augustin rappelle à un ami athée qui lui pose une question pertinente sur les défauts de la création : «Tu soulèves précisément le problème qui m'a agité violemment lorsque j'étais tout jeune, et qui m'a précipité dans l'hérésie» (1). Son hérésie consistait en son appartenance à la religion manichéenne pendant neuf années.

Or, la métaphysique de cette religion contenait un enseignement ésotérique, réservé au cercle restreint des élus, dans lequel le jeune Augustin ne fut jamais admis.

N'ayant pu être initié aux arcanes du manichéisme, il n'était pas en mesure d'en critiquer la doctrine.

Il resta pendant ces longues années un simple néophyte, ce qui le conduisit, après sa conversion au catholicisme, à déformer dans ses controverses, involontairement peut-être, la théorie manichéenne du mal et de la puissance créatrice du monde sensible qui, dans cette religion, est inférieure et subordonnée à la réalité suprême.

L'accusation de dithéisme, croyance en deux dieux souverains et égaux, dont l'un est un dieu bon et dont l'autre un dieu mauvais, s'affrontant éternellement dans un dualisme absolu, bien que faisant toujours recette aujourd'hui, relève de la pure imagination augustinienne.

Saint Augustin fut séduit par le spiritualisme néoplatonicien qui, pensait-il, conduisait à la vérité.

Ses premiers écrits ont un caractère dithyrambique à l'égard des platoniciens, il dira d'eux qu'ils sont les seuls philosophes et que religion et philosophie permettent, par deux voies différentes, la raison et la foi, la découverte du monde intelligible (2).

Puis, désavouant une fois de plus ses convictions comme il le fit pour le manichéisme, il écrit dans ses Rétractations : «L'éloge que j'ai fait de Platon et des platoniciens me déplaît et non sans raison, surtout parce que la doctrine chrétienne a à être défendue contre de grandes erreurs de leur part».

Bien que l'influence augustinienne ait été considérable depuis le haut Moyen Age jusqu'à nos jours, non seulement chez les catholiques mais aussi chez les protestants, il convient d'être prudent et réservé dans la permanence philosophique et religieuse de celui que le XVIIème siècle appelait «l'Aigle des docteurs».


Le mal dans «l'orthodoxie» chrétienne

Les Églises chrétiennes répondent à l'interrogation métaphysique du mal en précisant : «Dieu est étranger au Mal. Dans son Amour et sa Toute Puissance, il a créé l'Univers et l'Homme du néant. Mais il ne peut y avoir Amour que si l'être créé est libre d'aimer et donc de ne pas aimer Et tout le mal vient de ce que l'homme porte en lui la marque de ce Néant d'où il vient, et, dans sa liberté, à l'Absolu de l'Amour. C'est le mystère du péché originel, inséparable de celui de la Rédemption. L'Incarnation du Christ, sa Mort et sa Résurrection nous rachètent et divinisent notre condition qui triomphe ainsi de la mort et du Néant.

La Création continuera jusqu'à ce que l'homme se rende à la puissance de la Grâce et renaisse à l'Amour divin, abandonnant le péché, l'attitude de refus. Alors les temps seront achevés, et les hommes seront réunis dans le Christ glorieux, le Fils, dans lequel l'Univers trouve son accomplissement»
.

On retrouve dans ce texte, de stricte observance catholique, les traces indélébiles de saint Augustin.

Le penseur allemand, Karl Jaspers (1883-1969), un des principaux philosophes existentialistes, traite, dans une analyse critique, des contradictions d'Augustin sur la problématique du mal (3).

K. Jaspers écrit en substance : si saint Augustin avance que Dieu est un et cause de tout, et que l'existence du mal ne saurait lui être attribuée, on tombe dans une contradiction sans résultat. Bien que Dieu n'ait pas créé le mal - c'est l'homme qui le produit - il est, en donnant la liberté, indirectement l'auteur du Mal. «Le caractère immuable de Dieu implique le non-être du mal. L'hégémonie du mal nous oblige cependant à reconnaître son existence et à expliquer son origine. La méditation de saint Augustin voudrait satisfaire selon chaque cas les deux exigences, elle ne peut le faire qu'en acceptant de se contredire».


L'origine du mal

Le but de la théodicée - terme créé par Leibniz - est de disculper Dieu du mal quel qu'il soit. Les théologiens soutiennent que si le mal ne relève ni de Dieu, juste et bon, ni d'un second Dieu méchant, ce qui serait contraire au concept de monothéisme des Églises chrétiennes, l'origine du mal doit être recherchée ailleurs, c'est-à-dire dans l'homme, plus précisément dans la liberté de l'homme, répond Augustin. Cette réponse ne pouvait en aucun cas satisfaire un gnostique, un manichéen, ni plus tard un cathare, car seul le mal moral (péché) est imputable à l'homme conscient. Que dire du mal physique, de la souffrance, de la mort ... dont l'homme, usant de la liberté donnée par Dieu, ne peut porter l'entière responsabilité. Doit-on pour autant faire le procès de l'homme, sans au préalable faire celui de Dieu ? Conscient du problème, saint Augustin présentera une théorie sur les maux qui frappent l'humanité en introduisant son concept de péché originel.

Ainsi, la doctrine augustinienne, adoptée par les Églises chrétiennes affirme, en un dogme des plus singulier, que le mal physique est la conséquence du mal moral commis par Adam.

Et cette souffrance endurée par les hommes n'est qu'un juste retour des choses, car l'humanité est marquée à jamais par le péché originel. Cette théorie, qui nous paraît aporétique, ne décharge pas pour autant la responsabilité de Dieu du péché commis par Adam qu'on peut considérer comme une victime, au même titre qu'un petit enfant ayant la liberté de jouer avec le feu sous l'œil inconscient de son père ne doutant pas qu'il va se brûler.

En effet, étant dans l'ignorance, Adam n'a pas péché au sens moral, d'autant moins que le mal ne se limite pas seulement à l'homme et que sa faute n'expliquerait pas la souffrance des animaux et de tous les êtres vivants.

Toujours dans le contexte du péché originel, la faute, aux conséquences fatales, incombe donc en partie, sinon en totalité, à celui qui accorde la liberté. On peut alors s'interroger sur l'innocence de Dieu et sur la responsabilité d'Adam, du plus grand scandale des scandales qu'est le mal. En effet, Dieu qui sait tout n'a pas détourné Adam du péché originel, ce qui signifie que son omniscience et sa puissance paraissent limitées, car dans sa toute bonté il aurait protégé ses enfants de la chute, en ne leur enseignant que le bien, ce qu'il n'a pas fait. Dans leur théodicée, certains philosophes, et théologiens modernes soutiennent que : «Le bien est antérieur au mal. En introduisant Adam, l'auteur biblique désigne certes une origine radicale du mal, mais distincte de l'origine plus originaire de l'être-bon des choses. Autrement dit, l'homme n'est que commencement du mal au sein d'une création qui a déjà son commencement absolu dans l'acte créateur de Dieu. C'est donc l'homme qui est responsable du mal, alors qu'il est une créature comblée de bien».

Certes, dans une optique monothéiste, le Dieu (le bien) de la Bible est antérieur au mal, mais dans le contexte du péché originel, il paraît téméraire d'affirmer que le bien est antérieur au mal. En effet, si le mal n'avait pas existé avant Adam et Eve, comment expliquer la présence dans l'Éden du Serpent de la tentation et de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal ? Le mal a bel et bien existé avant la venue du premier couple, ce qui d'ailleurs l'innocente de la calomnie du péché originel.

Certains philosophes comme Paul Ricoeur pensent que la fonction première de ce récit est de susciter une conscience aiguë du péché et d'inciter l'homme au repentir «non seulement de ses actions, mais de la racine de ses actions, je n'ose dire de son être».

Quant à l'origine du mal, Kant souligne : «il n'existe pas pour nous de raison compréhensible d'où le mal moral (péché) aurait pu d'abord venir».

Dans une existence souffrante, ce qui est important de savoir, c'est moins d'où vient le mal, que pourquoi le mal, qui fait de moi, ou de l'autre, une victime.

Comme nous l'avons vu, les dogmes, les interdits et les doctrines des Églises n'apportent pas de réponse satisfaisante, bien au contraire, elles renforcent même l'angoisse profonde des hommes dans un monde où la souffrance et la mort nous interpellent sur le sens de notre existence, où le mal, toujours vainqueur, semble plus fort que Dieu. Chercher la cause du mal dans le péché originel de l'Ancien Testament, chercher sa signification profonde dans les spéculations philosophiques augustiniennes ou orthodoxes, conduit à une impasse.

Une des raisons essentielles du rapide succès du catharisme médiéval réside, nous semble-t-il, dans sa doctrine simple et pertinente qui répondait mieux aux questions métaphysiques sur le mal et la rédemption des péchés. Rome s'emploiera à la combattre férocement.


Le dualisme et le mal dans le catharisme

A une époque où la peur de l'enfer est un des grands faits sociaux du Moyen Age, les Bonshommes enseignaient une religion optimiste dont le Dieu unique est fondamentalement bon, car il promet la victoire finale du bien sur les forces du mal et le salut pour tous les hommes. Dans le catharisme, l'origine et la cause du mal se situaient dans une dialectique tout à fait différente de celle du christianisme orthodoxe où l'homme est le malheureux héritier du péché originel dont les conséquences sont le scandale du mal qui touche la création entière.

On ne peut entrer dans le problème du mal sans aborder celui du dualisme. Le catharisme, qualifié de religion dualiste, repose sur deux ordres opposés : celui du monde intelligible, du monde des entités spirituelles, du Dieu de justice et de vérité, et du monde sensible, aux réalités temporelles et matérielles : Royaume du mal, de la souffrance et de la corruption, gouverné par Satan.

Cette dichotomie des deux mondes était souvent étayée par le témoignage de saint Jean, l'apôtre que les cathares affectionnaient plus particulièrement, comme le Christ d'ailleurs : «... moi, je ne suis pas de ce monde» (Jean VIII - 23). Ou encore : «Nous savons que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est sous la puissance du malin» (1 Jean V-19).

Le catharisme médiéval est considéré, par de très nombreux auteurs, comme un dualisme constitué par deux principes irréductibles, voire par deux dieux éternels et opposés, celui du bien et celui du mal. Paradoxalement, l'Église romaine, qui enseigne que les damnés iront en enfer de toute éternité, est non seulement dualiste mais pessimiste au regard du catharisme mitigé qui prône le rachat de tous les pêcheurs y compris celui de Satan ! En effet, un châtiment éternel est incompatible avec l'infini amour de Dieu.

Les ministres cathares étaient des hommes et des femmes exceptionnels, ils avaient atteint un degré supérieur de conscience dépassant l'état individuel humain ; leur être se trouvait hors de tout conditionnement quel qu'il soit. Ils étaient des éveillés qui avaient retrouvé leur origine divine. Ayant atteint la connaissance de la non-différence de nature entre l'Absolu et eux-mêmes, ils avaient réalisé ce que les gnostiques appellent le mariage mystique, c'est-à-dire l'union de l'âme avec l'esprit resté dans la Jérusalem céleste après la chute.

Parvenus à l'unité, animés d'une foi ardente, les cathares affrontaient courageusement tous les dangers. En montant sur le bûcher, sans doute pensaient-ils à leur maître, le Christ, et plus particulièrement au témoignage de l'apôtre Mathieu : «Heureux serez-vous, lorsqu'on vous outragera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous» (Mat V - 11 et 12).

Contrairement aux calomnies, les cathares n'ont jamais été des fanatiques religieux qui recherchaient le martyr. Non violents, ils fuyaient et se cachaient pour échapper à leurs bourreaux ; s'il y eut des fanatiques ce ne fut certainement pas ceux qui périssaient dans les flammes mais bien ceux qui allumaient les bûchers.

Contrairement à l'opinion généralement admise par les historiens, la religion cathare n'a jamais reposé sur un dualisme absolu, si ce n'est qu'en apparence, au contraire, il était enseigné que l'âme, retenue prisonnière en l'homme, devait être réveillée par la contrepartie divine du Soi, pour finalement réintégrer le monde de la lumière.

Le cathare était précisément celui qui voulait ou qui avait déjà transcendé le dualisme pour retrouver ses origines célestes. Qualifier les cathares de dualistes est une ineptie, car celui qui retrouve ses origines divines ne peut pas être qualifié de dualistes.

De même que l'amour transforme, sublime le mal en bien, ce qu'enseignaient les Bonshommes, toute dualité disparaît. Cependant, les philosophes et les historiens des religions ont établi des systèmes pour différencier les diverses dualités. Nous retiendrons le dualisme absolu ou radical et le dualisme mitigé.


dualisme absolu et dualisme mitigé


Le catharisme médiéval comptait plusieurs écoles dont les deux principales étaient celle de Dragovitie, ou d'Albanie, et celle de Concorrezo ou de Bulgarie.

L'école d'Albanie enseignait un dualisme dit absolu et celle de Bulgarie un dualisme dit mitigé. Le dualisme absolu des cathares «Albanenses» repose sur une conception platonicienne du Timée selon laquelle Dieu a organisé une substance primordiale, sorte de chaos matériel, qui préexistait avant la création.

Un autre démiurge organise un monde différent et opposé, le monde du mélange. Ainsi deux mondes sont en présence, le premier celui de la lumière et, le second, diamétralement opposé, celui des ténèbres, résultant de l'action d'un faux dieu : Satan. Cela revient à dire que le premier principe (Dieu) est bon, alors que l'autre (Satan) est mauvais. Si dans le temps ou à la fin des temps le Mal ne peut être évincé par le Bien, si le mal représente donc un véritable principe dans le sens fort du terme, il s'agit d'un dualisme absolu. De même, si le Mal et le Bien sont coéternels, si le Mal est finalement neutralisé, enchaîné par le Bien mais continue d'exister, dans un tel cas, le dualisme est toujours absolu. Au contraire, si le Mal est issu du principe unique - Dieu - et ne lui est pas coéternel, c'est-à-dire s'il fait son apparition à un moment précis et disparaît lorsque son action «programmée» est terminée, le dualisme n'est alors qu'un accident à l'intérieur d'un système dont la finalité est moniste, dans ce cas le dualisme est mitigé. Certains auteurs qualifient de dualistes mitigés les cathares qui posent un seul principe, et de dualistes absolus ceux qui en posent deux.

Le fond Doat (Archives de l'Inquisition) de la Bibliothèque Nationale de Paris conserve une déposition datée de 1302, spécifiant : «Il y a deux mondes, l'un visible, l'autre invisible. Chacun a son dieu. L'invisible a un dieu bon qui sauve les âmes. L'autre, le visible, a le dieu mauvais qui fait des choses visibles et transitoires» (4).

Les sources judiciaires présentent, en effet, des témoignages intéressants sur le sujet, comme par exemple, vers 1299, celui de Béatrice de Planissoles, châtelaine de Montaillou (Ariège), maîtresse du curé de Montaillou, lequel, bien que hardi libertin, était un sympathisant et propagandiste discret du catharisme : «Ce prêtre me dit que Dieu n'avait. fait que les esprits, et ce qui ne peut se corrompre ni se détruire, car les œuvres de Dieu demeurent éternellement.

Mais tous les corps que l'on voit et que l'on sent, c'est-à-dire le ciel et la terre et tout ce qui s'y trouve, à l'exception des seuls esprits, c'est le diable, qui régit le monde, qui les avait faits, et c'est parce que c'est lui qui les avait faits que toutes ces choses sont en proie à la corruption, car lui ne peut faire d'ouvrage stable et solide»
(5).

Michel Roquebert estime que : «C'est essentiellement au sujet de la Chute que certaines divergences se sont fait jour au sein des Églises cathares ; pour les unes, le Diable a agi à l'insu de Dieu : c'est le dualisme absolu ; pour d'autres, il a agi, Dieu le sachant, voire avec son consentement : c'est le dualisme mitigé. En regard de l'unité globale du système, la différence est relativement secondaire, et cette opposition dogmatique a très bien pu ne recouvrir en fait, que des querelles de personnes. Il semble qu'une grande majorité de cathares aient été dualistes absolus. Ce fut notamment le cas de ceux du Languedoc» (6). Paradoxalement, ces deux tendances ne sont que superficielles. Déjà en 1952, Déodat Roché écrivait : «Ces écoles donnaient, à des points de vue différents, un enseignements analogue, mais les historiens se sont trop vite arrêtés à une divergence, qu'ils croient profonde, entre la première école qu'ils disent dualiste (absolue) et la seconde qu'ils disent monarchienne ou dualiste mitigée» (7).

Il ressort des travaux de Déodat Roché que les différences de chapelles entre cathares mitigés et cathares absolus ont été le résultat d'une incompréhension des deux mythes semblables dans leur essence.

Conséquence d'un catharisme approchant de sa fin historique, sa pureté aurait été quelque peu altérée, notamment dans ses témoignages populaires. La finalité de ces pseudo-dualismes se résumerait à une dialectique de salut par le bien.

Bien que la différence dogmatique des deux dualismes ait rapidement fait école, J. Duvernoy demeure également réservé quant à l'opposition entre dualisme mitigé et dualisme absolu lorsqu'il écrit : «Les auteurs italiens du milieu du XIIIème siècle (Sacconi, Moneta, etc. ) mirent l'accent sur la dualité et l'unité de principe.

Ils ont été suivis depuis, notamment par Schmidt (Histoire et doctrine des cathares albigeois, Paris, 1849), qui distingua les cathares en dualistes absolus et dualistes mitigés. Mais ce critère est artificiel et conduit à une classification inexacte des diverses Églises et de leurs rapports entre elles»
(8).

Comme pour le manichéisme, le concept de dualité dans le catharisme sera mal compris et assimilé au dithéisme. Cette confusion, alimentée par les polémistes, tendra à plonger plus profondément encore le catharisme dans une abominable hérésie : la croyance en deux dieux coéternels. Il n'en est cependant rien, il suffit, par exemple, pour s'en convaincre, d'une rapide lecture de l'incipit du liber de duobus principiis - le livre des deux principes - : «J'ai voulu commencer par les deux principes, en l'honneur du Père très saint, en rejetant la doctrine d'un principe unique, bien que ce soit contraire à presque tous les hommes religieux».

Il ressort aisément de ce passage que les deux principes, celui du bien et celui du mal, sont subordonnés au Père très saint, c'est-à-dire au Dieu unique. Il paraît alors évident qu'un tel dualisme ne peut pas être radical ou absolu mais modéré, c'est-à-dire mitigé. Dans un échange avec saint Augustin, le manichéen Fauste de Milève précisera : «Jamais dans nos assertions, le mot de deux dieux n'a été entendu. Il est vrai que nous proclamons l'existence de deux principes, mais nous ne donnons le nom de Dieu qu'à un seul. Quant à l'autre, nous l'appelons Hylé, ou en terme plus connu, démon».

D'une façon générale, le dualisme cathare apparaît essentiellement comme étant l'expression courante du dualisme moral et cosmique.


Finitude et liberté

Le catharisme médiéval dénonce le mythe adamique et présente une conception originale de la problématique du mal qui repose sur l'avenir du monde, sur sa finitude, où ne régnera plus que la liberté, l'harmonie, la paix et l'amour. Cette thèse, émise par Déodat Roché, est toujours énergiquement combattue ; ce qui paraît évident c'est qu'elle remet en cause certains dogmes essentiels du christianisme dit orthodoxe comme la faute originelle, le rachat par le sang du Christ, la résurrection des morts, etc.

Depuis 1978, D. Roché repose dans le modeste cimetière d'Arques, n'ayant pour tout linceul que celui d'un profond silence, offert par ceux-là même à qui il a tant apporté. Pour avoir voulu se référer à l'anthroposophie (si peu), pour avoir soutenu que les cathares sont les héritiers directs des manichéens et finalement pour avoir souvent donné une interprétation différente des sources, généralement admises par les historiens patentés, il est aujourd'hui presque tombé dans l'oubli.

Notre propos n'est pas ici de nous étendre sur le cas de ce chercheur modeste et désintéressé que fut D. Roché, mais d'apporter un éclairage rapide sur la finitude du mal et la liberté dans le catharisme.

Il est indubitable que l'esprit humain est pris entre le bien et le mal, le bonheur et le malheur ... La conscience, moteur du libre arbitre, est d'essence dualiste, l'a toujours été et le sera toujours jusqu'à la fin des temps terrestres. Des êtres hors du commun, comme le furent les cathares, sont parvenus à transcender la dualité et le mal moral, en affinant leur âme prisonnière de leur tunique de peau et en achevant de tisser leur vêtement de lumière.

La dualité, omniprésente, est constituée de deux opposés, elle est la condition sine qua non de l'équilibre, comme d'ailleurs l'harmonie est la résultante de deux forces opposées, si l'une disparaissait, l'autre cesserait d'exister aussitôt. Il en résulte que la dualité sous-tend la vie comme, par exemple, l'alternance des jours et des nuits est nécessaire aux plantes, car, si elles étaient exposées constamment à la lumière du soleil ou à l'ombre de la nuit, elles périraient rapidement. Bien que d'origine divine, Satan, symbole du mal et d'opposition, est paradoxalement nécessaire à l'évolution des hommes et de la création. Quant à Lucifer, appelé fils du diable principal par les cathares, il est aussi, comme Satan (9), un ange déchu qui a séduit et entraîné les âmes humaines et leur a transmis la connaissance du bien et du mal.

L'Interrogatio Iohannis, apocryphe d'origine bogomile, plus connu sous le nom de Cène secrète (10), se présente sous la forme d'un dialogue entre le Christ et Jean l'évangéliste. Cet apocryphe est d'une importance exceptionnelle pour l'étude des croyances des hérésies médiévales dites dualistes. «C'est le seul livre sacré, précise Edina Bozoky, qui nous soit parvenu des Bogomiles et des cathares dont les doctrines sont connues, presque uniquement, par des sources indirectes (hérésiologues) ou par des sources semi-directes (documents de l'Inquisition). Il est vrai qu'il existe aussi quelques écritures authentiquement cathares, le Livre des deux principes d'un élève de Jean de Lugio, un Traité incorporé dans un ouvrage de Durand de Huesca et des Rituels, mais ces œuvres traitent des sujets théologiques, philosophiques ou liturgiques, tandis que l'Interrogatio constitue le livre des «secrets», une somme des mythes et des croyances des hérétiques dualiste» (11).

La Cène secrète nous instruit et confirme notamment l'origine divine de Satan : «Et je dis : Seigneur avant que Sathanas ne fut déchu, en quelle gloire demeurait-il auprès de ton Père ? Et il dit : Parmi les puissances des cieux et sur le trône du Père invisible, il était l'intendant de toutes choses».

Satan va inéluctablement poursuivre son œuvre en séduisant une partie des anges, c'est-à-dire des hommes à l'état angélique : «Et la voix du Père sortit du trône, disant : que fais-tu, renégat, toi qui séduis les anges du Père ? Auteur du péché, fais vite ce que tu as médité de faire».

Les anges séduits ne peuvent suivre Satan, leur esprit demeurera dans le ciel probablement symbolisé par ce qu'ils seront contraints de laisser : «Alors le Père ordonna à ses anges en disant : Enlevez leurs vêtements. Et les anges enlevèrent les vêtements et les trônes et les couronnes de tous les anges qui l'avaient écouté» (12).

Chassé des cieux, Satan entraîne les anges avec la permission du Père, mais constate qu'il ne peut accomplir seul sa mission, il demande alors l'aide de Dieu : «Et descendant du firmament, Sathanas n'y put avoir aucun répit ni ceux qui étaient avec lui. Et il pria le Père en disant : Use de patience envers moi et je te rendrai tout. Et le Père eut pitié de lui et lui donna le répit ainsi qu'à ceux qui étaient avec lui, afin de faire ce qu'ils voudraient jusqu'au septième jour».

Dieu aide Satan à la création de la terre : «Et il s'assit sur le firmament et commanda à l'ange qui gouvernait l'air et à celui qui gouvernait les eaux, et ils élevèrent les deux tiers de l'eau dans l'air et, de la troisième partie, ils firent la mer Et la division des eaux fut accomplie mais selon l'ordre du Père.

Et il ordonna à l'ange qui gouvernait les eaux de se mettre sur les deux poissons, et ils soulevèrent la terre et la terre ferme apparut»
.

Satan enferme les âmes dans des corps de boue, crée la femme d'une partie de l'homme, et les incite à se connaître dans le Paradis : «Et il ordonna à l'ange du troisième ciel d'entrer dans le corps de limon, et il prit (une partie) et fit un autre corps en forme de femme ; et il ordonna à l'ange du deuxième ciel d'entrer dans le corps de la femme. Les anges pleurèrent en voyant sur eux cette enveloppe mortelle et d'aspect dissemblable.

Et il ordonna de faire l'acte de chair dans les corps de limon, et ils ne savaient pas faire le péché. Mais l'initiateur des malices imagina en son astuce de faire un Paradis et il y introduisit les hommes»
.

Trois autres variations du mythe de la chute, de la création de l'homme et de la terre, peuvent être relevées dans le Manifestatio, De heresi catharorum de Moneta, où Lucifer entre en scène. Lucifer, inférieur à Satan (selon les Hiérarchies célestes de Denys l'Aréopagyte), exécute les ordres du diable et séduit un tiers des âmes célestes qui, entraînées sur terre, seront ensuite enfermées, retenues prisonnières dans des corps de boue. Les deux autres variations se trouvent chez R. Sacconi et dans Brevis summula.

Dans les diverses phases du mythe, l'Interrogatio reste discret et ne semble pas faire remonter la cause directe du mal à la volonté de Dieu ; car là est le coeur de la question qui nous paraît essentielle : pourquoi le mal ? Quelle est la cause efficiente du mal ? Et à y regarder de plus près, les divers passages empruntés à la Cène secrète montrent bien la participation constante de Dieu à œuvre de Satan :
Satan est d'origine divine.
Séduction d'une partie (un
tiers) des anges par Satan.
Permission de Dieu à Satan
de poursuivre sa séduction,
c'est-à-dire sa tâche.

Participation de Dieu dans la création de la terre par Satan : «Et la division de l'eau fut accomplie mais selon l'ordre du Père».

Création de l'homme et de la femme, et introduction du péché avec l'accord direct sinon tacite de Dieu : «Auteur du péché, fais vite ce que tu as médité de faire».

Si l'on cherche les causes du mal dans le passé, on aboutit à une aporie, la question reste insoluble, on se heurte aux desseins impénétrables de Dieu.

Si l'on s'interroge sur l'eschatologie de l'homme et du monde, l'Interrogatio Iohannis et la Vision d'lsaïe, que les cathares avaient entre leurs mains, la réponse s'inscrit naturellement en filigrane. Il ressort, en effet, que si Dieu n'est pas la cause directe du mal, il le tolère un certain temps, «jusqu'au septième jour» et ensuite Satan restituera tout au Père : «Use de patience envers moi et je te rendrai tout». Cela signifie clairement que le mal entre parfaitement dans le plan de la création et que sa cause efficiente doit être recherchée non pas dans le passé, mais bien dans l'avenir, car finalement le bien résulte des effets métaphysiques du mal, comme l'ombre met en évidence la lumière et qu'il ne peut y avoir d'ombre sans lumière. Les souffrances de Job, éprouvé dans sa chair, dans ses biens ... et soumis à la tentation pour qu'il s'exerce à la patience, en sont un exemple : «Voici, nous disons bienheureux ceux qui ont soufferts patiemment. Vous avez entendu parler de la souffrance de Job, et vous avez vu la fin que le Seigneur lui accorda, car le Seigneur est plein de miséricorde et de compassion» (Jac. V - 11).

Ainsi, quelles qu'en soient la nature, les formes et les manifestations, le rôle du mal est positif et ses actions contribuent à notre perfection spirituelle, morale et à notre liberté. Non seulement le mal est positif mais il est également réalité et non privation du bien, car s'il ne l'était pas, le monde n'aurait pas eu besoin du Christ pour le sauver.

Mais pourquoi Satan s'est-il éloigné de l'Unité, de l'Harmonie, de l'Amour ? Pourquoi les âmes humaines ont-elles chuté dans la matière ? La réponse ne se trouve évidemment pas dans la littérature pamphlétaire mais dans un texte cathare, dans un témoignage, du XIVème siècle aux inquisiteurs, sous la forme d'une prière qui était récitée, en ancien occitan, dans la région de Foix (14). Nous ne retiendrons ici qu'un court passage de la séduction luciférienne dans le paradis céleste, nous donnerons en entier cette prière intéressante en annexe à ce travail : «... Totas las gens que serian sotsmesas a els, que davalarian dejos e que aurian poder de far mal e bene ayshy cum dieus desus, e que trop lor valia mai, que fossan dejos, que poyrian far mal e ben, que desus, ou dieus no lor dava si no ben».

Tous ceux qui lui seraient soumis (à Lucifer), descendraient en bas et auraient le pouvoir d'y faire le mal et le bien comme Dieu en haut, il leur valait beaucoup mieux être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien qu'en haut où Dieu ne leur permettait que le bien.

Ce passage soulève une question capitale, pourquoi les âmes humaines peuvent-elles acquérir ici-bas un plus grand bien qu'en paradis céleste ?

En paradis céleste, «en haut, Dieu ne leur permettait que le bien», les âmes humaines ignoraient donc la distinction entre le bien et le mal et n'avaient par conséquent pas la liberté de choisir, Le fait de succomber à la séduction de Lucifer relève du plan divin et non d'un quelconque péché résultant du mal que les âmes ne peuvent pas connaître avant leur chute sur terre «et le Père eut pitié de lui (Lucifer) et lui donna le répit ainsi qu'à ceux qui étaient avec lui, afin de faire ce qu'ils voudraient jusqu'au septième jour». Toutes les âmes n'ont pas chuté, la séduction luciférienne ne s'est exercée que sur un tiers d'entre elles, et comme le précise D. Roché : «Si cette séduction a pu s'exercer c'est que les âmes humaines étaient les moins parfaites parmi les anges, et qu'elles n'ont pas eu la force de résister» (15).

S'étant éloignées de la lumière du Père, les âmes sont plongées dans la matière et boivent à la coupe du léthé, à la coupe de l'oubli présentée par Lucifer. Mais Dieu a placé dans les âmes des hommes le germe de la liberté conduisant à la prise de conscience du bien et du mal, c'est-à-dire à l'éveil de la responsabilité morale et du libre arbitre. Ces deux facultés sont précisément la clef du message ésotérique contenu dans les textes apocryphes que les cathares utilisaient (Cène secrète, Vision d'lsaïe, ... ), savoir que l'action du mal a aussi un caractère ontologique, celui de sensibiliser l'être sur sa liberté, vecteur permettant d'atteindre la perfection. La perfection de la création ne pouvait pas être atteinte sans la formation d'un être libre qui devint ainsi créateur de lui-même, car l'acte libre émerge de l'absolu et non d'un ensemble de conditions aux conséquences fatales.

Les cathares, qui furent aussi des guides, reconnaissaient la force du mal qui frappe constamment les êtres, ils restaient cependant optimistes en ce sens qu'ils prêchaient avec dévotion et zèle la victoire finale du bien sur le mal et la rédemption pour tous les hommes. Le progrès des âmes jusqu'à la perfection passait nécessairement par la prise en charge de son destin, de ses pensées, de ses paroles et finalement de ses actes libérés de toutes tendances démoniaques. Les Bonshommes ne faisaient que s'élever avec courage et dignité contre leurs mauvaises impulsions, contre eux-mêmes. Leur salut ? ils le faisaient dans le monde des hommes, par l'exemple, le travail, la prière et l'amour du prochain et de la création, non dans l'au-delà comme l'enseigne le dogme romain du purgatoire qui fut introduit au Moyen Age pour être une source de revenus de l'Église et adoucir l'effrayante eschatologie augustinienne de l'enfer.

Aujourd'hui encore l'Église catholique précise : «Pour ce qui est de certaines fautes légères, il fut croire qu'il existe avant le jugement un feu purificateur selon ce qu'affirme Celui qui est la Vérité, en disant que si quelqu'un a prononcé un blasphème contre l'Esprit Saint, cela ne lui sera pardonné ni dans ce siècle-ci, ni dans le siècle futur (Mat. XII - 12, 31). Dans cette sentence nous pouvons comprendre que certaines fautes peuvent être remises dans ce siècle-ci, mais certaines autres dans le siècle futur» (16).

Le dogme du purgatoire et la piété indulgentielle, c'est-à-dire du commerce des indulgences qui sera à l'origine de la Réforme, avec son refus du purgatoire, aggrava sensiblement la fracture dans le système romain, d'autant plus que la miséricorde divine est incompatible avec un enfer éternel ; le Dieu des Bons-chrétiens ne manifeste pas sa toute puissance, mais son amour.

Pas d'enfer éternel, pas de purgatoire, pas de limbes, pour les cathares, si ce ne sont les épreuves, les souffrances et les expiations que les hommes supportent sur cette terre même. Selon de nombreux témoignages, les Bonshommes croyaient en la transmigration des âmes, en la réincarnation dont Gershom Scholem, éminent professeur de mystique judaïque à l'université hébraïque de Jérusalem, pensait que cette théorie était passée des cathares languedociens aux kabbalistes juifs (17). Ainsi, l'âme humaine, soumise au péché, transmigre après la disparition de l'enveloppe charnelle, de nouveau corps en nouveau corps, jusqu'à ce qu'elle prenne conscience de son esprit et qu'elle retrouve également ses vêtements spirituels déposés dans le paradis céleste avant sa chute. Après avoir expié ses péchés, après purification totale, les âmes des justes peuvent accéder à la félicité éternelle. Oui, le catharisme fut une religion sotériologique où l'homme devenue spirituellement adulte se sauve par lui-même en devenant, avec l'aide du Christ, son propre créateur.

En guise de conclusion, le dernier mot est donné à notre présidente d'honneur et amie, Lucienne Julien : «La transformation du Mal en Bien pouvait se faire au cours des temps, grâce à l'Amour et à l'esprit de sacrifice par l'homme, choisissant librement sa voie et devenant ainsi un rédempteur non seulement pour lui-même mais pour toute la création. A la fin des temps terrestres, tous devaient retrouver le monde de l'Esprit, dans le Monde de la Lumière réintégré aussi par Satan et par Lucifer artisans de la Liberté humaine» (18).


Nous avons cru bon de donner la prière que récitaient les cathares au XIVème siècle dans la région de Foix en Ariège. Le texte a été dicté aux inquisiteurs du Languedoc par Jean Maurin de Monsalio (cité par D. Roché in Études manichéennes et cathares, p. 176-177).

Il y a une dizaine d'années, nous avons participé à un intéressant séminaire sur le catharisme animé par notre amie Lucienne Julien. Un des participants connaissait par coeur, dans les deux langues, occitan et français, cette émouvante prière dont un passage a été extrait pour servir de référence à notre travail.


LA SÉDUCTION DE LUCIFER DANS LE PARADIS CÉLESTE
Prière cathare


Payre sant, dieu dreyturier de bons sperits, qui hanc no falhist, ni mentist, nierrest, ni duptest per paor de mort a pendre al mon de dieu estranh, car nos no em del mon ni i mon no es de nos, e dona nos a conoscere so que tu conoyshes et amar so que tu amas.

Farisicus enganadors, que estat a la porta del regnee vedayts aquels, qui intrar voldrian e vos autres no y volets, per que prec ai payre sant de bons sperits, que a poder de salvar las animas e per bos sperits fa granar e florir, et per raso dels bos dona vida als mals e fara mentre que aia mai ai mon dels bos e quan mica no y aura dels mieus menors, cels que son dels set regnesque aualran de paradis ans que Lucifer los ne trasch am semblansa d'engan, que dieus no is permes si no ben, ap tal quar la diaple era mot fais, que is permetia mal e ben, e dys, que dar for hia molers que amarian trop, e dar for hia sehonia uns sobre autres, et que n'i auria que syrian reys e comtes e emperadors, e am hun ausel qui n pendrian autre e am huna bestia autra.

Totas las gens que serian sotsmesas a els, que davalarian dejos e que aurian poder de far mal e bene ayshi cum dieus desus, e que trop for valia mai, que fossan dejos, que poyrian far mal e ben, que desus, ou dieus no for dava si no ben. Et ayshi puieron sobre un cet de vidre, et aytans com n'i puieron, caseron e foro perits ; e dieus devalec del cet ab 12 apostols et adombrec se en sancta Maria.



Père saint, Dieu juste des bons esprits, toi qui jamais ne trompes, ne mens, n'erres ni ne doutes, de peur d'éprouver la mort dans le monde du dieu étranger, parce que nous ne sommes pas du monde et que le monde n'est pas de nous, donne-nous à connaître ce que tu connais et à aimer ce que tu aimes.

Pharisiens séducteurs, qui êtes à la porte du royaume, vous empêchez ceux qui voudraient entrer alors que vous autres vous ne voulez pas, c'est pour cela que je prie le Père saint des bons esprits qui a pouvoir de sauver les âmes, qui pour les bons esprits fait grener et fleurir, qui à cause des bons donne la vie aux méchants et il le fera aussi longtemps qu'il y aura des bons au monde, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucun de «mes petits», ceux qui font des sept royaumes qui sont descendus du paradi quand Lucifer les en a tirés sous le prétexte trompeur que Dieu ne leur a permis que le bien, et que le diable, parce qu'il était très faux, leur permettrait le bien et le mal, et dit qu'il leur donnerait des femmes qu'ils aimeraient beaucoup, qu'il leur donnerait le commandement des uns sur les autres et qu'il y en aurait qui seraient rois, comtes ou empereurs, et qu'avec un oiseau ils pourraient en prendre un autre et avec une bête une autre bête.

Tous ceux qui lui seraient soumis, descendraient en bas et aurait le pouvoir d'y faire le mal et le bien comme Dieu en haut, il leur valait beaucoup mieux être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien qu'en haut où Dieu ne leur permettait que le bien. Et ici ils montèrent.fur un ciel de verre et autant s'y élevèrent, autant tombèrent et périrent ; et Dieu descendit du ciel avec douze apôtres et il s'adombra en Sainte Marie.




  1. Saint Augustin ; De libero arbitrio, 1, 2, 4, BA6
  2. Saint Augustin ; Contre les académiciens ; III, 20, 43
  3. Karl Jaspers ; Les grands philosophes, Plon 1963
  4. Doat XXXIV, f° 99 v°, cité par J. Duvernoy. La religion des cathares, p. 52, Édit. Priva 1979
  5. Jacques Foumier, Registre d'inquisition (Traduction J. Duvernoy), t. l, p. 269-270. Éd. Mouton 1978
  6. Michel Roquebert, La religion cathare, Éd. Loubatière, Toulouse 1986
  7. Déodat Ruché, Études manichéennes et cathares, Éd. Cahiers d'études cathares, p. 185. 1952
  8. Registre d'Inquisition de Jacques Fournier, op. cit., t. l, p. 288
  9. Durant les premiers siècles du christianisme, Jésus était appelé Lucifer, ce qui signifie le «porteur de lumière».

    C'est dans le haut Moyen Age que le nom de Lucifer a été remplacé par celui de Satan pour éviter toute confusion avec le passage d'lsaïe (XIV, 12) concernant la chute aux enfers du roi de Babylone. La christologie «orthodoxe» fait de Lucifer et de Satan la même entité spirituelle. Lucifer ayant franchi un degré supérieur dans sa révolte contre Dieu, s'est fait calomniateur ce qui a fait ainsi de lui Satan.

    Contrairement au catholicisme, le catharisme distinguait Satan et Lucifer comme deux cntités distinctes ; les parfaits s'appuyaient probablement sur la théorie du premier évêque d'Athènes, Denys l'Aréopagite, converti par saint Paul, à qui on attribue notamment le traité, Hiérarchie céleste.

    Lucifer était appelé par les Bons-hommes le fils du diable principal.

  10. Une liste des sources a été dressée dans le cahier n° 32, hiver 1997
  11. Edina Bozoky, Le livre secret des cathares, Interrogatio Iohannis, p. 13, Beauchesne 1980
  12. Dans le traité De heresi catharorum, Éd. A. Dondaine, AFP XIX, 1949, p. 309, et dans Brevis summula, la même croyance se trouve exposée : «Les cathares disent qu'il y a au ciel des vêtements, des couronnes et des sièges qu'ils ont perdus». Cité par E. Bozoky, Interrogatio Iohannis, op. cit. p. 115
  13. Doellinger, docum. p. 216
  14. Cette prière à été dictée aux inquisiteurs du Languedoc par Jean Maurin de Monsalio. Doellinger, docum. p. 177-178
  15. D. Roché, Études manichéennes et cathares, p. 203, op. ci.
  16. Catéchisme de l'Église catholique, p. 220-221, n° 1030-1032
  17. Dans la région de Vauvert (Gard) et de Lunel (Hérault), existait au Moyen Age un centre très renommé de kabbale juive.
  18. Lucienne Julien, Cahiers d'études cathares, 1980.



 
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