Pays Cathare
châteaux
Cités et Citadelles en Pays Cathare
 




Chacun des lieux photographiés dans les pages qui suivent, lieux que vous visiterez certainement un jour, racontent une histoire singulière. Leurs ruines sont comme hantées par les souvenirs d’une épopée régionale, ce qui ne diminue en rien ses dimensions européennes. Les pans des murs construits de calcaire dur ou de grès ont porté leur ombre sur tant d’hommes et de femmes, ont donné asile à tant de vies humaines que leur subsistance aujourd’hui en est presque un mystère en soi. Longtemps abandonnés aux chèvres et aux lianes épineuses des salsepareilles, les châteaux du Pays Cathare recouvrent la voix. A ceux qui entendent, à ceux qui comprennent, à ceux qui ressentent, les vestiges sont toujours prompts à chanter leurs histoires. Ici ce sera presque toujours une histoire cathare ... Et pourtant : les vestiges architecturaux encore debout sont pour la plupart ceux des derniers chantiers de reconstruction des sites vers la fin du dix-huitième siècle. Remaniés, rebâtis, rasés puis reconstruits, minés puis laissés à l’abandon, vendus comme carrières de pierres aux entrepreneurs, pillés ... Retrouver leurs aspects d’antan est œuvre d’archéologues et d’historiens. Nombreux sont ceux qui s’y emploient, qui tentent vaillamment de comprendre le pourquoi de l’implantation en ces lieux inhospitaliers de constructions fortifiées, qui extraient minutieusement du sol les témoignages matériels de la vie quotidienne, qui lisent attentivement d’arides textes latins pour toujours plus de certitudes et toujours plus de questions ... le doute étant peut-être le moteur intellectuel de l’histoire. Pour tous ces aspects de l’histoire de ces châteaux, nous conseillons aux lecteurs de se reporter à la bibliographie en fin de volume. Ce livre ci n’est pas un livre d’histoire, ni d’archéologie, c’est un livre de plaisir dont les quelques aspects pratiques sont destinés à vous guider. Il n’a pas la prétention de faire un point sur les connaissances historiques en matière de catharisme ni d’architecture militaire mais de vous permettre de disposer des éléments essentiels à une bonne compréhension des lieux.

En conséquence et pour parler du catharisme, tentons de ne pas commencer comme une leçon d’histoire ... Imaginez-vous au soleil tendre des vendanges, en septembre, assis sur une pierre moussue dans la cour d’un château des Corbières, celui que vous voulez ...

 
Illustration de Patrick Le Gay
réalisée d'après le manuscrit de la Canso
(«La Chanson de la Croisade»)
Ce château n’a pas été construit par les cathares ... il est sorti de terre aux alentours du neuvième siècle, dans le redéploiement de petites seigneuries locales satellites des grands pouvoirs politiques régionaux. Il est né de l’an Mil. Son rôle économique et militaire va croître, de siècle en siècle, jusqu’aux abords de ce lointain treizième siècle qui nous intéresse ici. Après la croisade albigeoise, au contraire, son importance va s’amenuiser, jusqu’au Traité des Pyrénées qui recule la frontière avec l’Espagne sur ses marques actuelles. Tombé en déshérence militaire, notre petit château des Corbières va lentement s’appauvrir pour être spolié à la Révolution française puis bradé à un carrier qui le désossera. Privé de ses encadrements de portes et de fenêtres, de ses emmarchements, des manteaux de ses cheminées, de tout ce qui peut être re-exploité ailleurs, il aura tout de même vécu une dizaine de siècles. Durant sa longue existence il aura repoussé vaillamment quelques assauts, abrité des brigands catalans venus s’y réfugier, que sais-je encore ? Vous voyez bien par là que braquer sa lorgnette historique sur la seule époque cathare est un peu comme se condamner à ne plus rien distinguer du tout. Les cathares médiévaux furent, la plupart des temps comme dans l’histoire imaginée de notre château idéal, des protagonistes bien discrets de l’histoire religieuse du grand Sud. Et d’ailleurs qu’auraient-ils fait dans des casernements – ce qu’étaient les châteaux assurément ? La place de leur message religieux était au sein des populations civiles, vivantes, actives, loin des replis militaires. Ce n’est que face aux assauts militaires de la croisade albigeoise que les châteaux purent, un temps seulement, leur servir de refuge. Comme Montségur, qui restera bien le seul château explicitement reconstruit à la demande des cathares afin de les y abriter. Longtemps la tradition touristique a attribué aux cathares la raison d’exister des citadelles médiévales de notre région. Il faut le dire clairement : «il n’y a pas de châteaux cathares !» Certes ces lieux un peu magiques peuvent, par leurs aspects tourmentés, par leurs blessures béantes, susciter une rêverie sur la barbarie des siècles passés, sur les tragédies vécues. Ils fonctionnent admirablement comme des décors de théâtre, propres à faire ressurgir en nous ce qu’il faut de nostalgie et d’apitoiement sur les victimes de l’histoire. Et victimes ... les cathares le furent. Mais à bien y regarder, l’histoire même de ces lieux emblématiques du tourisme régional l’est fort peu, cathare. Fort peu de temps. Tout au plus quelques noms de familles poursuivies par l’Inquisition, quelques nobles dépossédés de leurs biens, quelques signatures comme témoins dans des actes juridiques, nous remémorent que ces lieux appartenaient à certains des protagonistes de l’histoire cathare et, comme tels, faisaient nécessairement partie des nombreux tenants et aboutissants de cette même histoire. Tout le reste est imaginaire, et c’est bien ainsi. Car les lacunes de l’histoire officielle de chacun de ces lieux nous incitent à en rêver les manques.

On ne sait pas encore aujourd’hui quelle a été l’origine du catharisme. Deux théories au moins coexistent. L’une privilégie la naissance au sein de la chrétienté occidentale, après la réforme grégorienne, de nombreux groupes religieux dissidents, avides de boire à nouveau directement aux sources des Évangiles. L’autre suggère une filiation directe avec une religion chrétienne déjà bien implantée en ce début du onzième siècle en Europe centrale, le bogomilisme, et qui aurait essaimé vers le Languedoc via l’Italie du Nord. Endogène ou exogène, la religion cathare n’en est pas moins un christianisme médiéval. Ce qui nous permet de tordre le cou à une autre erreur commune : non, le catharisme n’est pas une résurgence du manichéisme, cette religion inventée de toutes pièces par le persan Mani au sixième siècle et combattue par saint Augustin. Fondée en Écritures, basée sur une exégèse particulière des Évangiles, toute pétrie de l’enseignement du Christ, la religion cathare renouvelle le questionnement essentiel sur la responsabilité de Dieu dans le mal et apporte sa propre réponse. A la même époque, un peu partout dans les limites de notre Europe actuelle, des penseurs, des théologiens, des clercs, s’emploient à la même discipline intellectuelle, avec plus ou moins de bonheur. Tout autant pionniers que colons, disciples et coreligionnaires des grandes religions du Livre, tous ces hommes de Dieu l’interrogent, Lui et son projet pour l’humanité. Ce qui va devenir le catharisme est une branche, un surgeon, de l’arbre vivace de ces questions toujours renouvelées . Les conséquences doctrinales et humaines des réponses avancées structurent ici et là des communautés de femmes et d’hommes dont l’enthousiasme militant ne fait pas de doutes. Les cathares n’échappent pas à cette règle.

Et, tout d’abord, je vous livre une certitude moyenâgeuse, une notion fondamentale pour l’homme médiéval - celui que vous pouvez vous imaginer être dans la cour de notre petit château des Corbières – Dieu est Amour, Dieu est bon.

Soit, mais si Dieu est bon, comment a t’il pu vouloir le mal, celui que tout homme expérimente dans sa vie quotidienne, depuis les rages de dents jusqu’aux enfants qui meurent en bas âge ? Il faut donc que cette terre, où l’homme rencontre la douleur, la tristesse, la violence, soit l’œuvre d’autre chose. Dieu n’a, pour les cathares, certainement pas créé le monde matériel, visible, tangible et corruptible. Sa création, bonne et éternelle, est proprement spirituelle. Mais alors que fait l’homme sur cette terre ? Pour les cathares, à l’origine des temps, la bonne création, entière et éternelle, fut la victime d’un accident . Ce mythe originel, voici comment on pourrait tenter de le résumer : «Un ange envieux, Satan ou le démiurge, appelez-le comme mal vous semble, entreprit de convaincre ses collègues anges que Dieu les trompait, les gardait sciemment dans l’ignorance de plaisirs nouveaux. S’ils le désiraient, il pouvait leur montrer des richesses inconnues jusqu’alors et leur en offrir la jouissance. Benêts d’anges qui crurent Satan, le tentateur ... Les voilà précipités en grand nombre par une brèche de la bonne Création vers la Terre, tout exprès inventée par le démiurge pour les y emprisonner. Satan leur avait dit : «Auprès de Dieu, vous êtes esclaves du Bien. Moi je vous donnerai le choix entre bien et mal, vous connaîtrez l’ivresse du libre-arbitre et en prime je vous offrirai des biens dont vous serez propriétaires et des femmes dont vous serez les amants». Voilà les anges prisonniers de la glaise, enfermés dans des corps de chair, oublieux de leur nature divine, vautrés dans le pêché. Dieu s’aperçoit de cette fuite. Il met le pied sur la brèche pour interrompre l’effusion des anges. Il s’en est fallu de peu pour que la bonne Création soit définitivement vide. Puis il décide d’envoyer un de ses anges fidèles réparer cette situation. Le Christ descend sur terre avec comme mission de réveiller les anges endormis et de les faire réintégrer la bonne Création, à la droite du Père ...». Simple, simpliste même ? Creusons plus avant. L’homme est le monde du mélange. Par son corps il appartient à la mauvaise création, celle qui a un commencement et une fin. Mais par son âme il appartient à la bonne création, spirituelle et éternelle. Le moyen pour séparer les deux n’est pas la mort, le terme physique d’une vie pécheresse, mais les respect des Évangiles et du baptême qui réveille l’âme, lui enseigne son origine divine et la prédispose à revenir auprès du Père éternel. C’est le Christ qui amène le premier ce baptême spirituel sur cette terre. Il en transmet la charge et le pouvoir aux apôtres qui, eux-mêmes, le transmettent aux chrétiens et ainsi, de baptême en baptême, le Salut sauve les anges prisonniers. Comme le nombre d’anges emprisonnés est grand, certes, mais fini, on peut songer qu’à la fin des temps, toutes les âmes seront sauvées. Ainsi ce monde n’aura plus de raisons d’exister, car une prison vide n’a pas de sens. Le monde matériel aura une fin, comme il a eu un commencement. Très schématiquement ce sont deux créations qui s’affrontent, dans les termes d’un calendrier salvateur. Deux créations et non pas deux créateurs, car pour les cathares le démiurge a juste construit un leurre , un artifice, un appât. Cette terre, toute entière le mal, n’est pas une création mais une dangereuse illusion. Seule la bonne création peut réclamer le statut philosophique de Création avec un grand C. Deux créations issues de deux principes dont on peut qualifier les principes opposés de Bien et de Mal ; mais peut-être serait-il plus éclairant de parler d’une opposition entre l’éternité du Bien et la temporalité du mal ... Comme si les cathares avaient construit la certitude absolue d’un bien éternel pour lutter contre un doute ultime sur la fin du mal. Le mirage de la source contre la peur de la soif ... Très logiquement le temps corrupteur devenait l’attribut nécessaire du mal et l’éternité salvatrice l’attribut essentiel du bien.

Et dans la vie de tous les jours, me direz-vous, comment cela se traduisait-il ? Encore un effort d’imagination, je vous prie. Femme ou homme, habitant de ce moyen âge et quelle que soit votre condition, votre vie terrestre n’a que Dieu pour horizon. Votre dernier souhait est de faire une bonne fin, de sauver votre âme, in extremis, au terme d’une vie pas plus ni moins exemplaire, pardonnez-moi, que celle que vous vivez aujourd’hui.

Les moyens n’en sont pas nombreux et ils sont dictés par les religions essentielles qui brassèrent les peuples du monde entier. Quelque part en Languedoc, après l’islam, aux côtés du judaïsme, les moyens de vous sauver sont trois christianismes, distincts pour les théologiens d’alors et les historiens actuels, mais similaires jusqu’à paraître semblables pour la population : le catholicisme, le valdéisme et le catharisme. Tous trois prétendent être la seule Église de Dieu, le seul moyen de salut, la seule porte menant à un Paradis éternel. Tous trois brandissent les Évangiles et s’autorisent le recours à la Tradition des Apôtres comme preuve ultime de leur légitimité . Chacune de ces trois religions fustige à l’envie les deux autres, dans une dialectique acérée utilisant toutes les armes de la propagande religieuse. Les modalités pratiques changent cependant, très notablement, ainsi que les moyens matériels pour convaincre du bien-fondé de l’une ou l’autre. Seule l’Église catholique apostolique et romaine dispose du recul historique et des moyens économiques et politiques suffisants pour affirmer sa suprématie. N’en soyez pas choqués outre mesure…Au moyen âge non plus personne n’était dupe de ce qu’un message spirituel sans un corps social fort pour le porter était voué à la disparition. Les efforts émérites des saints fondateurs d’ordres monastiques pour obtenir la reconnaissance de Rome montrent que, parallèlement à l’originalité de discours religieux jouant la nuance ou la modernité d’avec le dogme originel, il fallait un statut social pour exister. François d’Assise ou Dominique de Guzman n’avaient pas, vivants, le projet de devenir saints François et Dominique mais plutôt d’assurer la survie de leurs messages et de leurs communautés par la reconnaissance du saint Siège. Le valdéisme et le catharisme sont, eux, comparables à des ordres monastiques qui n’ayant, pas encore pour le valdéisme et jamais pour le catharisme, reçu de statut social des mains des pouvoirs politiques et spirituels principaux du moment, n’auraient existé que par la reconnaissance, le support ou l’indifférence des pouvoirs proches ainsi que des populations au sein desquelles elles recrutaient leurs fidèles. La belle affaire de ne pas avoir de statuts si vous avez des fidèles…me rétorquerez-vous, et pourtant l’histoire montre cruellement que c’est un défaut mortel qui fait toute la différence entre une religion pérenne et une secte.


Pour autant cette recherche de légitimité n’était pas à sens unique. La société et ses cadres politiques ont également besoin d’un discours symbolique fort pour perdurer. C’est peut-être d’ailleurs une des raisons du succès, au moins d’estime, du catharisme parmi les féodalités des terres occitanes. Les principautés régionales en quête d’une existence politique et économique indépendante des couronnes de France et d’Aragon, du Royaume d’Angleterre et de ses terres aquitaines ou du Saint Empire germanique, ont peut-être rêvé d’une parole religieuse originale, élément parmi d’autres d’une autonomie culturelle…Le besoin spirituel de toute une société n’avait peut-être pas suffisamment de réponses . Il fallait une alternative au manque de solutions pratiques apportées par l’Église de Rome. Peut-être n’y avait-il pas assez de couvents pour accueillir les femmes de la noblesse occitane désireuses de faire une fin de vie religieuse. Peut-être y avait-il trop de distance entre la forme et le fonds du discours religieux catholique , trop d’incohérences manifestes entre la Parole du Christ et les discours de ses prétendus représentants sur cette terre. A telle enseigne que l’Église avait entamé et poursuivait un long travail d’autocritique et de profonde mutation, laissant toutefois sur ses marges les partisans de changements plus radicaux, désireux de se couper d’ avec le monde temporel, celui du pouvoir et de l’argent. Les cathares comme les vaudois font partie de ces déçus d’une refonte trop timorée des engagements spirituels de l’Église catholique.


- la Cité de Carcassonne -
 
Toujours est-il qu’en cette aube du treizième siècle, et tout particulièrement dans un pays circonscrit par les limites politiques des comté de Toulouse et vicomté d’Albi, Béziers, Carcassonne, un nombre croissant de femmes et d’hommes entraient en religion cathare, recevaient le baptême d’esprit distribué par imposition des mains après avoir écouté, mûri les paroles d’une prédication efficace et déterminée. Cinq à six pour cents de la population totale, avec sans doute des pics et des creux comme pour toutes moyennes. Des pics de près de soixante pour cents, pour des bourgs du Lauragais , plus peut-être pour d’autres lieux totalement absents des sources historiques et pour lesquels on ne sait rien. Des creux, exprimant la maîtrise religieuse totale de certaines populations par l’Église catholique, pour des localités, des régions entières où les sources disponibles ne parlent absolument pas de catharisme.

Je vous propose maintenant de venir à bout d’une troisième idée convenue : les cathares ne se sont jamais appelés ainsi par eux-mêmes ! L’Église catholique, l’Inquisition n’ont que fort peu utilisé ce terme, préférant le qualificatif générique d’hérétique. Non, les cathares s’appelaient entre eux apôtres, chrétiens ou chrétiennes et la population de leurs fidèles les qualifiait de bons hommes ou de bonnes femmes, comme des gens de bien, prompts à la médiation, tempérants et auprès de qui l’on pouvait trouver conseil. Au sein de la société civile, dans des maisons ouvertes vers le monde qui servaient tout à la fois de couvents et de centres de catéchèse, d’écoles religieuses, séparées en deux communautés, celle des hommes et celle des femmes, les chrétiennes et les chrétiens cathares suivaient une règle de vie austère, étroitement en phase avec les préceptes des Évangiles. Continents, abstinents, végétaliens, non-violents, individuellement pauvres, entraînés à la parole publique, à la prédication, instruits des textes sacrés qu’ils citent et commentent à l’envie, les cathares parcourent les routes et enseignent, à qui veut bien les écouter, que c’est dans leur église et dans leur foi que l’on trouvera le salut. C’est une vie toute faite de restrictions mentales, d’interdits physiques, assujettie au projet de sauver des âmes. L’acte fondateur de la communauté cathare est le baptême par lequel un chrétien instruit un néophyte de la qualité divine de son être. Cela ne va pas de soi . Ce n’est pas un baptême prodigué comme une formalité mais c’est un acte religieux fort, engageant, dont le récipiendaire doit comprendre toute la portée et en assumer toute sa vie la dignité. C’est le seul sacrement de la religion cathare et le seul dont on connaisse précisément le rituel. Au terme de cette cérémonie du baptême, appelée consolament ou consolation, le nouveau chrétien se doit de respecter la même règle de vie que ses pairs. Il obtient également le droit et l’obligation de dire le Notre Père, seule prière cathare. Les chrétiens baptisés forment un ordre religieux, au sein de la population civile, sans la clôture des murs des monastères et des couvents. La vie exemplaire qu’ils mènent est un des outils les plus puissants de leur succès. Eux seuls, prétendent-ils, vivent selon l’enseignement du Christ, travaillent de leurs mains pour vivre, ne prennent rien à personne ni ne convoitent le bien de quiconque. Leur prosélytisme les conduit à rechercher la compagnie d’autrui afin de les convaincre du bien fondé de leurs arguments religieux et du caractère usurpé et faux des arguments des autres religions. Ne l’oublions pas, nous sommes dans une société où la norme est dictée par l’Église catholique. Toute différence est perçue comme une alternative sans retour. Devenir cathare c’est rompre avec la norme, et même si la société médiévale méridionale ne s’en soucie guère, le pouvoir de l’Église romaine aura tôt fait de le leur rappeler. Les cathares ne se privent pas de dire tout le mal qu’ils pensent de l’Église catholique, de ses sacrements et de ses ministres, comparant Rome à Babylone et l’Église catholique à la Grande Prostituée. Rationalistes lorsqu’il le faut, ils enseignent que le corps du Christ ne peut être présent dans l’hostie de la communion, que les statues des saints sont des idoles de bois peintes, que le sacrement du mariage officialise un pêché, celui de la chair, que le baptême donné aux petits enfants ne vaut rien puisqu’ils ne sont pas en âge de comprendre quoi que ce soit. Symbolistes quand ils le souhaitent, ils apprennent que le Christ n’est pas mort sur la Croix et n’est pas ressuscité, qu’il n’est pas né de la Vierge Marie mais que c’est un ange revêtu d’ une apparence humaine et qu’il faut lire les étapes de sa Passion comme des allégories. Percutants lorsque c’est nécessaire, ils n’hésitent pas à dire aux femmes enceintes qu’elles portent des démons en elles, ou à prétendre que coucher avec sa femme légitime ou une autre femme ne fait pas de différence, soulignant ainsi que le monde terrestre est tout entier le mal.

Cependant ce ne sont pas des révolutionnaires, ni des utopistes. Le monde auquel ils prétendent appartenir de toutes leurs forces n’est pas ce monde, ils ne souhaitent pas l’améliorer, ni le voir perdurer plus qu’il n’est utile. Tout ce qui marque l’appartenance à ce bas monde est au mieux futilité passagère, vanité dérisoire, au pire la preuve du pêché, de l’assujettissement au mal. On comprend que les cathares n’aient jamais construit d’églises ou de lieux de prières, n’aient jamais érigé d’autels ni sacralisé de lieux particuliers pour leur culte. Justement, quelle est l’utilité du monde… ? Lorsqu’une âme ne peut être sauvée dans cette vie, il faut bien qu’elle puisse l’être dans une autre. Le monde terrestre a donc comme seule utilité de voire naître de nouveaux corps dans lesquelles les âmes orphelines de Dieu le Père se réincarneront jusqu’à recevoir le baptême. Ces âmes se réincarnent indifféremment dans des corps d’hommes ou de femmes, pauvres ou riches. C’est une transmigration mécanique qui n’implique pas de notions de purification, de gratification ou de châtiment par le biais d’une échelle de valeur des différents corps - réceptacles. Les cathares, persuadés de ce que toutes les âmes seraient sauvées, n’hâtaient pas, comme on l’a dit, la mort de leurs coreligionnaires en leur conseillant un suicide rituel par le jeûne. Mourir à ce monde pour renaître à l’autre venait en son temps. Lorsqu’ils furent pourchassés et persécutés, les cathares baptisèrent les mourants, dans l’urgence de situations périlleuses. Le consolament donné à l’article de la mort fut vite perçu par la population comme une "sorte d’assurance mort" pratique par laquelle on pouvait gagner son ciel à moindres frais. A telle enseigne qu’on a la trace de personnages qui, sur leurs lits de mort, commandèrent et reçurent l’extrême onction catholique et le consolament des mourants, doublant ainsi leurs chances d’accéder à ce paradis tant souhaité, quelles qu’en soient les clefs ...

On a beaucoup commenté l’ensemble des raisons sociales qui auraient pu expliquer une implantation forte du catharisme dans les populations du Midi de notre France et du Nord de l’Italie actuelle. Laissons de côté le catharisme en Espagne, naturellement importé, si je puis dire, par les voies commerciales normales de l’époque, notamment celles de l’élevage ovin. Modernité toute relative d’un rapport plus direct au message divin, exprimé dans la langue commune, l’occitan, plutôt que dans la langue de l’autorité, le latin ? Tolérance pour des engagements religieux différents des leurs, à modérer par l’absence de moyens suffisamment structurés pour faire autrement –rien n’indique que les cathares aient pu supporter plus longtemps la persistance sur leurs zones d’influence des alternatives vaudoises ou catholiques. Résignation devant l’incompréhension de beaucoup d’auditeurs plutôt qu’un prosélytisme agressif ? Tradition familiale dominante, construite par les femmes d’une partie de la petite noblesse méridionale ? Acceptation, dans une société féodale lignagère, bâtie sur des pactes familiaux, d’une tradition religieuse du clan familial et imitation de cette tradition par les familiers et les subordonnés de ce même clan ? Parole offerte et conquise par les femmes, accédant - en principe seulement- au même titre que les hommes, aux charges pastorales les plus importantes du mouvement cathare ? Exemplarité des comportements des ministres de cette religion nouvelle ? Beaucoup plus tard, au temps de la conquête et de la répression, aiguisement religieux d’un sentiment presque nationaliste, tout du moins assise religieuse d’une haine de l’envahisseur, de l’occupant ? Aucune d’entre ces raisons ne semble suffisante prise individuellement, ni prépondérante, parmi d’autres. Peut-être faut-il ajouter des raisons sociétales plus larges en insistant sur le caractère libertaire, perméable, sinon permissif de cadres religieux ou laïques, juridiques et politiques moins attentifs qu’ailleurs à la cohérence de la société. Beaucoup d’arguments purement anthropologiques seraient à avancer pour commencer d’expliquer la porosité des principautés féodales méridionales et essentiellement celle de la famille Trencavel, seigneur et maître de presque tous les territoires concernés par l’hérésie cathare. Tout ceci ne fait que cerner de loin l’image incertaine d’un "âge d’or du catharisme occitan", fragile époque contenue entre les frémissements d’une implantation durable et les prémices d’une répression féroce. Là pourrait se figer un moment le film de l’histoire méridionale, montrant côte à côte par l’artifice intellectuel d’un temps immobile, des gens de conditions différentes, rassemblés par une langue commune et sous un soleil commun, prier plusieurs dieux dans l’élan d’un même souhait : celui de transcender une douloureuse condition humaine.

Vous êtes bien assis ? Changez un peu de place, le soleil tourne et vous n’êtes plus à l’ombre. Même en Septembre il tape fort et je ne voudrais pas que vous attrapiez une insolation. Là, continuons.

Un temps, trop longtemps pour certains acteurs de notre histoire, trop peu de temps pour d’autres, l’Église catholique s’est inquiétée paisiblement de ce qu’elle ne considérait pas encore comme une concurrence, un danger ou une peste. A la suite de rapports alarmants mais aussi alarmistes, l’Église dépêchera sur les terres méridionales des prédicateurs talentueux pour tenter de faire revenir au bercail les "brebis égarées du troupeau du Seigneur" allées voir si l’herbe était plus verte ailleurs. Mais ce ne furent pas des escapades que les prédicateurs catholiques découvrirent alors, plutôt des transhumances. Et là où la parole n’allait pas suffire pour faire revenir les bêtes les plus rétives, on allait bientôt user du bâton ...

Extrait du livre :
Cités et Citadelles en Pays Cathare
Editions du Pélican, 2000


 
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Responsable de la publication : Philippe Contal, pcontal{at}cathares.org | Éditeur : Histophile®
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