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«Déodat Roché...»
Préface
 

Déodat Roché

Jean-Philippe Audouy




Extrait du livre :

Déodat Roché - Le Tisserand des Catharismes
de Jean-Philippe Audouy
collection Mémoires du Pays Cathare


Préface


La transformation en livre de ce qui a été d'abord un mémoire de maîtrise, soutenu avec succès à l'Université de Toulouse-Le Mirail au printemps 1996, est un événement suffisamment rare, et enthousiasmant, pour qu'il soit dûment souligné. D'autant que cette publication est particulièrement légitime : à la fois pour la nouveauté et l'intérêt de son sujet, et pour la qualité de son traitement, y compris dans une écriture qui ne se refuse jamais le lyrisme, même si Jean-Philippe Audouy aura sans doute à apprendre à le contenir un peu mieux, pour faire de cette tension même son charme principal.

Qu'il soit permis à l'ancien directeur de la maîtrise de se réjouir aussi à titre "institutionnel" : le département d'Histoire et d'Histoire de l'Art de l'Université de Toulouse-Le Mirail est l'un des plus gros de France ; le troisième, précisément, quant au nombre des sujets de maîtrise qui y sont déposés annuellement, près de cinq cents. Cette quantité n'est pas l'ennemie de la qualité : le présent travail de Jean-Philippe Audouy, à côté de bien d'autres, en témoigne amplement. Parmi les spécificités qu'il est souhaitable de voir se développer dans le centre toulousain, l'histoire du catharisme vient au premier rang : non seulement l'authentique catharisme médiéval, mais aussi, désormais, le "néo-catharisme" contemporain. J'entends par là, évidemment, ces mouvements de redécouverte, de réappropriation, d'imagination, qui se sont succédés depuis les premiers pèlerinages à Montségur et les textes flamboyants de l'historien et poète ariégeois Napoléon Peyrat. Le contenu religieux, quand il existe, est sans doute bien éloigné de la foi qui anima les parfaits des XIIe et XIIIe siècles : mais son contenu idéologique, identitaire, culturel, ne peut laisser indifférent le spécialiste des lettres, des langues et des mythes de la France, ou celui des régionalismes et de la construction de l'État-nation.

Le champ n'est pas vierge ! Des ouvrages collectifs, comme Les cathares en Occitanie, dirigé par Robert Lafont (Fayard, 1982), ou l'Historiographie du catharisme (Cahiers de Fanjeaux, 14, Privat, 1979), ont posé des fondements solides. De récents colloques, en 1994, autour du 750e anniversaire de la chute de Montségur (Montségur. La mémoire et la rumeur, 1244-1994, Foix, 1995, et Catharisme, l'édifice imaginaire, Collection Heresis, n° 7, Carcassonne, 1997), ont prolongé le mouvement. Ce qui reste à approfondir, à mon sens, touche à un certain nombre de figures, que l'on abordera sans complexes, aujourd'hui que la recherche historique redécouvre l'intérêt de la biographie. C'est particulièrement légitime dans le cas du néo-catharisme, où les personnalités, littéraires et/ou religieuses, ont beaucoup compté, cristallisant autour d'elles de petits groupes fervents. Le travail a été largement entamé autour du père commun, Napoléon Peyrat, dont les trois premiers volumes de l'Histoire des Albigeois viennent d'être réédités (Nîmes, Lacour, 1996), et dont les actes du colloque qui lui a été consacré à Foix en décembre 1995 sont à paraître (Cathares et Camisards : l'oeuvre de Napoléon Peyrat, Montpellier, Presses du Languedoc, 1997) : même si ces travaux ne rendent pas inutile la thèse qui, espérons-le, lui sera consacrée un jour prochain, peut-être par Jean-Philippe Audouy lui-même ? Pour des générations plus proches de nous, qu'il suffise de citer Jules Doisnel, Prosper Estieu, Fernand Niel, René Nelli, Maurice Magre, Otto Rahn, Zoé Oldenbourg, etc. Autant de figures, de livres, d'associations, familiers à chacun de ceux qui se sont un jour brûlés au mythe de Montségur et des cathares : tous méritent d'être étudiés, mis en relation, replacés dans un contexte historique et culturel.

Au premier rang d'entre eux, on trouve Déodat Roché (1877-1978), le fondateur et l'inlassable animateur des Cahiers d'Études Cathares (1949) et de la Société du Souvenir et des Études Cathares (Montségur, juin 1950), à propos duquel je m'étonnais que les historiens soient à ce point démunis, jusqu'à ce que le travail de Jean-Philippe Audouy vienne combler une première lacune. Travail patient, soucieux de multiplier les sources au-delà de la seule bibliographie de Roché, pourtant riche de divers ouvrages et opuscules, et, surtout, de plusieurs dizaines d'articles parus dans les Cahiers de 1949 à sa mort.

Jean-Philippe Audouy rappelle les principales articulations d'une vie sans grand éclat extérieur : Roché est un fils de notaire d'Arques, dans les Corbières. Longuement maire de son village natal (après d'autres membres de sa famille), il effectue une carrière de magistrat qui le mène à la présidence du Tribunal de première instance de Béziers ; mis à la retraite sous le régime de Vichy, il revient brièvement sur le devant de la scène locale, à la Libération, en se faisant élire conseiller général du canton de Couiza. Ajoutons que Roché eut des activités maçonniques : le portrait se précise d'un notable radical de la France du Midi. Maçon et conseiller général ! Que viendrait faire le catharisme dans une carrière somme toute aussi conventionnelle ? Tout, précisément : c'est ce feu qui semble avoir brûlé de l'intérieur un corps à l'étonnante maigreur. Gageons que Roché entra dans la magistrature comme Giono le fit dans la banque, dans le Manosque du début des années 1920 : parce qu'il faut bien vivre. Mais c'est un Giono auquel auront manqué Grasset et le succès littéraire, car Roché attend la retraite, professionnelle et politique, pour entamer, à soixante et onze ans, une nouvelle carrière de fondateur et de maître spirituel.

Auparavant, Jean-Philippe Audouy a consacré, à juste titre, beaucoup d'attention à sa formation et à son cheminement. Le résultat est assez étonnant pour le profane, si j'ose dire. Cet étudiant à la Faculté de droit de Toulouse n'est pas un jeune notable comme les autres : son père a pris en charge son éducation, à partir de l'âge de quatorze ans, l'initiant à la curiosité des choses spirituelles : ne lisent-ils pas en commun le Traité méthodique de science occultiste, de Papus ? Suivent Swedenborg, Léon Denis, Édouard Schuré. Très vite, le père s'efface, et Roché vole de ses propres ailes. Mais on a le sentiment que cet autodidacte de l'ésotérisme va passer une bonne partie de sa vie, d'un maître à l'autre, d'une doctrine à l'autre, à chercher un père. Variations liées à la marque ineffaçable et, on l'imagine, à la puissante nostalgie laissées par le notaire d'Arques, qui fut aussi un maître spirituel, cheminant avec son fils dans la splendeur des débuts et des fins de journées en Corbières. Ou, plus collectivement, témoignage sur ce mouvement caractéristique de la France des années 1890-1910, les réveils spiritualistes (Gérard Cholvy) : «entendons les conversions et retours retentissants au catholicisme» (de Thérèse Martin, la future sainte de Lisieux, à Charles de Foucauld, de H.J.K. Huysmans à Paul Claudel, etc.), mais aussi cette véritable effervescence spirituelle et ésotérique, aux marges des religions révélées ou dans leur syncrétisme sauvage, autour d'Allan Kardec, du Sâr Peladan, ici de Jules Doisnel, sans compter les maîtres français de l'hystérie et de la névrose, qui s'intéressent directement à certains phénomènes religieux ? Un peu des deux sans doute. Le lecteur découvrira avec étonnement la palette des conversions successives de Roché : bouddhisme, ésotérisme, martinisme, végétarisme, télépathie, gnosticisme, anthroposophie (il devient un temps un fidèle de l'Autrichien Rudolf Steiner, qu'il va retrouver une fois par an, en Suisse, au cours d'un véritable pélerinage). L'engagement maçonnique, à cet égard, apparaît moins comme l'étape presque obligée, alors, d'une carrière de notable républicain, que comme un degré, dépassé comme les autres, dans cette quête d'un esprit peut-être un peu instable.

Et le catharisme ? Roché l'a rencontré à trois reprises, avant de s'y fixer à jamais. C'est, une première fois, entre 1897 et 1903, autour de l'église gnostique de Jules Doisnel. Simple passage, même si le jeune homme fonde un premier titre, éphémère mais caractéristique, Le Réveil des Albigeois, et se lie d'amitié avec le poète et félibre rouge Prosper Estieu : la filiation se noue avec Napoléon Peyrat qui avait reconnu un disciple en Estieu. Les deux autres occurrences voient Roché s'engager dans des aventures collectives qui ont compté de part et d'autre du milieu de ce siècle. C'est un des points forts du travail de Jean-Philippe Audouy, que de faire revivre ces deux générations "montséguriennes", celle des années 1930 et celle des années 1950-1970. Avant la guerre, Déodat Roché n'est que l'une de ces figures qu'attirent Montségur, et Ussat-les-Bains pour la proximité des grottes "cathares" : on y trouve Antonin Gadal, Nita de Pierrefeu, René Nelli, le britannique Rolt-Wheeler, Otto Rahn ... Cette étrange société mêle des érudits locaux, plus ou moins autodidactes en matière d'histoire religieuse médiévale, et des intellectuels à l'origine plus lointaine, parisienne ou nordique, pratiquant une forme de retour à la province méridionale, le temps d'un séjour estival. On rencontre même, selon une remarque de Suzanne Nelli au colloque Montségur. La Mémoire et la rumeur, Lanza del Vasto. Une première société est créée en 1937, à laquelle Roché n'adhère même pas, la Société des Amis de Montségur et du Saint-Graal de Sabarthès et d'Occitanie.

L'heure de Roché sonne après-guerre : avec les Cahiers d'Études Cathares, la Société du Souvenir et des Études Cathares, et le pélerinage de Pentecôte à la stèle aux martyrs cathares, inaugurée le 21 mai 1961 sur le flanc de Montségur, le vieil homme maigre occupe le centre de la scène. Il le fait sur fond de grottes (Lombrives et Ornolac), et de pog : Montségur. Jean-Philippe Audouy remarque à juste titre combien ces lieux doivent leur identité cathare à Napoléon Peyrat : tel est bien le vrai "père" du chercheur d'Arques. Celui-ci réunit chaque été, à partir de 1955, pour ce qui tient à la fois du camp scout et de la retraite contemplative, des volontaires qui vivent sous des tentes dans les forêts de Rialsesse, pratiquent méditation, chant et musique, gymnastique, contemplation du soleil levant.

Jean-Philippe Audouy pose à ce propos, avec prudence, la question d'une dérive sectaire : on peut s'interroger avec lui sur l'influence qu'a pu avoir sur Roché la Fraternité Blanche Universelle d'O.M. Aïvanhov (un groupe qualifié de secte dans le rapport Guyard, 1996), fondée dans les Pyrénées. L'historien est ici incité à comparer, et à insérer dans des mouvements plus larges. Le groupe montségurien de Roché le fait songer à d'autres meneurs d'hommes repliés dans les espaces agonisants de la France rurale du Sud : à Jean Giono au Contadour (Haute-Provence) dans les années 1930, autour d'un projet pacifiste de réconciliation avec la terre, et à Lanza del Vasto à la Borie Noble (Ceilhes, Hérault, sur les flancs du Larzac) et à l'abbaye de Bonnecombe (Aveyron) dans les années 1960 (communauté de l'Arche). On leur joindra volontiers deux communautés pionnières du Renouveau charismatique au sein du catholicisme, fondées toutes deux à Montpellier : la Théophanie de Jacques Langhard, installée depuis 1979 à l'abbaye de Lagrasse (Aude) et le Lion de Juda, de l'ancien pasteur protestant Gérard Croissant, installée à Cordes (Tarn). S'agit-il, par cette liste, de tout confondre dans un même syncrétisme farfelu, fût-ce celui des retours à la terre ? Certainement pas, même s'il est curieux de noter les liens biographiques, ou intellectuels, qui ont pu relier Roché, par exemple, au protestantisme (Jean-Philippe Audouy y insiste), ou à Lanza del Vasto.

On songe, à ce propos, à une phrase d'André Siegfried, qui se rattachait par sa mère, née Puaux, au protestantisme ardéchois : «Il est une zone de notre Midi où, depuis l'antiquité, l'esprit religieux paraît avoir traditionnellement jailli du sol. Au moyen âge, lors de la Renaissance, au XVIIe, au XVIIIe siècles, ce jaillissement s'est produit spontanément, et la source n'en semble pas tarie. Une série d'explosions jalonnent cette grande route historique : les Albigeois, les Vaudois, le protestantisme cévenol. C'est un feu qui couve encore, qui se ravive de temps à autre dans des réveils, des revivals de type anglo-saxon. Cette bande - les Américains diraient belt, - qui prend en diagonale notre Midi méditerranéen et notre sud-est, couvre non seulement le domaine proprement dit de l'albigéisme, c'est-à-dire les Pyrénées orientales, l'Aude, la Montagne Noire, mais les Cévennes protestantes et les Alpes occidentales, se continuant ensuite vers Lyon, Genève, le Piémont, l'Europe centrale. Un certain sentiment religieux, de nature très particulière, donne à toute cette région je ne sais quelle unité d'inspiration morale et mystique. C'est un pays de sources, qui reparaissent quand on les croyait taries» (Le groupe protestant cévenol, in Marc Boegner et André Siegfried, dir., Protestantisme français, Plon, 1945, p. 24). Siegfried songe clairement, en 1945, aux réveils qui ont agité régulièrement les protestants du Gard ou de l'Ardèche depuis le début du XIXe siècle : il n'a prévu ni Roché, ni Lanza del Vasto, ni les charismatiques. La géographie spirituelle, et poétique, qu'il ébauche, l'allusion aux feux qui couvent et aux sources réapparaissantes, n'en invitent pas moins à réinsérer Montségur et le groupe de Déodat Roché dans une autre approche du Midi français ; un Midi des collines et des montagnes, un Midi des Déserts, comme le diraient les protestants : vide d'hommes et plein de la présence de Dieu, ou des dieux. Le XXe siècle, à ce titre, et sans attendre son successeur, n'a pas été le moins religieux des siècles : il faut savoir gré à Jean-Philippe Audouy de contribuer à nous faire pénétrer, sur les pas de Roché et les yeux rivés sur la cime de Montségur, dans cette géographie très contemporaine des hauts-lieux et autres montagnes sacrées de la France du Sud.

Patrick Cabanel
Université de Toulouse-Le Mirail



 
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