Pardon aussi pour les Cathares
«On entend par fanatisme, une folie religieuse, sombre et cruelle ;
cest une maladie qui se gagne comme
la petite vérole.»
Voltaire
Le catharisme fut un phénomène religieux qui toucha
lensemble des pays de la chrétienté et embrasa au Moyen
Âge, tout le Languedoc.
Bien que chrétienne dans son essence, la religion cathare professait
une doctrine différente du dogme romain. Voulant se rattacher au
christianisme primitif par son ascendance apostolique, le catharisme fut
déclaré hérétique par lÉglise de
Rome alors régente des consciences. La croisade militaire contre les
Albigeois aboutit, en 1229, au traité de Paris dont le texte,
inspiré par le cardinal de Saint-Ange, conduisit à la
spoliation des comtes de Toulouse et servit de fondement aux prescriptions
pour la répression des hérétiques.
Tout ne fut cependant pas pour autant résolu; soutenus par les
populations, les cathares continuèrent de prêcher en cachette
et entrèrent dans la clandestinité. Pour éradiquer
complètement ce sursaut dhérésie,
lÉglise mit au point un système juridique de
répression extrême: la Sainte Inquisition.
Organisée par Grégoire IX en 1233, cette institution
fanatique et brutale sévira pendant près dun
siècle pour éliminer le catharisme languedocien qui
disparaîtra au XIVe siècle. En effet, au mois
daoût 1321, le dernier parfait languedocien connu, Guilhem
Belibasta, est condamné par les tribunaux inquisitoriaux à
être brûlé vif à Villerouge-Termenès.
Dans un pays évangélisé depuis des siècles, la
croisade imposée par le pape entraîna un cortège de
massacres sans distinction, de pillages, de tortures et de bûchers
qui firent des milliers de victimes et détruisirent la civilisation
la plus brillante dEurope, cel le dOccitanie. Dans cet univers
dhorreur et de mort, lÉglise parvint-elle vraiment
à maintenir lunité de la foi? Jusquau
XVIe siècle, elle devra faire face à une autre
dissidence: la valdéisme.
Puis apparaît une autre hérésie aussi redoutable que le
catharisme : le protestantisme. Rome gagna son combat contre les cathares et
les vaudois, elle le perdit contre les protestants qui parvinrent à
simposer malgré les massacres, les persécutions et les
injustices des rois de France.
La chrétienté postmédiévale
espérait une réforme de lÉglise basée
sur toutes les leçons tirées des fautes commises par le
passé, il nen fut rien, bien au contraire. En 1569, le pape
Pie V, se réclamant disciple du Christ et de saint Pierre ,
écrit à Catherine de Médicis : «Ce nest
que par la totale extermination des huguenots que le roi peut rendre culte
au noble royaume de France».
Quen est-il aujourdhui de la position de
lÉglise romaine par rapport à la responsabilité
de son lourd passé?
Le 30 septembre 1997, à Drancy, Mgr Olivier de Berranger,
évêque de Saint-Denis, donne lecture dune
déclaration solennelle de repentance de tous les
évêques demandant pardon aux juifs pour lattitude
passive et le silence complice de leurs prédécesseurs pendant
loccupation allemande et, implicitement, pour les siècles
précédents dantijudaïsme. Les conceptions
théologiques du judaïsme, ne reconnaissant point le Christ
comme messie, ont amené lÉglise, au cours des
siècles, à présenter le peuple juif comme responsable
dune faute indélébile et horrible, celle de
déïcide. Certes, le nazisme et ses dirigeants portent la
responsabilité de la shoah - de lextermination
systématique des résistants, des gitans, des tziganes, des
homosexuels...- non le christianisme. Cependant par son mépris et
son manque damour chrétien à légard des
juifs, lÉglise catholique a pêché en contribuant,
dans le passé, à lenracinement de
lantisémitisme dans les esprits.
Le texte romain sur la shoah et le devoir de mémoire, publié
en mars par le Vatican, est très controversé, car il est
demandé pardon pour des attitudes individuelles, jamais pour
lÉglise en général. En effet nombreux sont les
historiens qui dénoncent le silence de Pie XII alors quil a
été informé par Mgr Sapieha, évêque de
Cracovie,de la terrible situation des détenus dans les camps de la
mort en Pologne. Parallèlement, dautres informations lui sont
parvenues par laumônier de lOrdre de Malte, le
père Scavizzi, sur les assassinats en masse des juifs polonais.
Enfin, les nonces ont toujours tenu informé le Vatican de la
situation politique de leur pays respectif.
Ce texte du Vatican, qui sest fait longtemps attendre, a
suscité dans tous les pays de nombreuses critiques.
Aujourdhui, si lÉglise souhaite vraiment se repentir et
regarder son passé avec courage, en exprimant publiquement ses
fautes, elle ne peut se dérober ni par le silence, ni en louvoyant,
car comme le déclare Mgr Gaston Poulain, président du
Comité épiscopal pour les relations avec les
israélites: «La notion de repentance nest pas claire
pour tout le monde. Il faudrait expliquer que lÉglise
daujourdhui, en tant quinstitution, est solidaire et
responsable de lÉglise dhier».
Si lÉglise daujourdhui est responsable de
lÉglise dhier, il serait de juste mémoire et de
repentance de ne pas oublier les cathares médiévaux car
lInquisition fut dabord créée pour combattre
lhérésie cathare. Cette abominable institution fut,
à diverses époques, une atteinte criminelle à
lÉvangile et aux droits de lhumanité. Plus tard
le national socialisme sen inspirera pour sacrifier aux dieux du
nazisme. lInquisition et la lutte armée menées
notamment contre les cathares sont une flétrissure de
lÉvangile. Exprimer publiquement pardon pour le manque
singulier de charité dont des chrétiens et des
non-chrétiens ont été traités à
Béziers et ailleurs, par les légats du pape et les
croisés, serait aussi demander pardon à
lÉvangile du Christ.
Aujourd'hui dans tous les milieux,religieux ou laïques, des voix
sélèvent pour réclamer de Rome un geste de
justice dans la repentance. Un manifeste pour la défense de la
mémoire cathare a circulé dans la ville rose (Toulouse), il a
été signé ou cautionné, non seulement par des
personnalités laïques, mais également par des
prêtres catholiques. En février dernier, la pétition a
été remise à Mgr Marcus, archevêque de Toulouse,
qui la retransmettra en mains propres au pape Jean Paul II. Nayant
pas connaissance de ce texte, nous ne sommes pas en mesure den donner
une quelconque analyse, nous laissons toute responsabilité à
ses rédacteurs.
Le pardon de lÉglise ne devrait pas être une courte et
rapide déclaration verbale, comme la déjà fait
Jean-Paul II pour lInquisition. Le pardon que nous souhaiterions ne
se voudrait pas humiliation comme celle que le malheureux comte de
Toulouse, Raymond VI, eut à essuyer le 18 juin 1209 ; contraint de se
soumettre dans léglise de Saint-Gilles-du-Gard, où il
se présenta au légat du pape qui, dune main, lui
administra les verges et de lautre, lui passant une étole
autour du cou, lentraîna jusquau maître-autel
où il reçut labsolution.
Non, les cathares nauraient pas souhaité cela, car
lÉglise dAmour, lÉglise de Jean, joint
entre lÉvangile et la gnose, neût imposé
aucune humiliation, ni connu lInquisition, ni la
Saint-Barthélémy, ni les persécutions religieuses et
raciales, ni la primauté donnée par lÉglise
catholique et romaine à certains concepts inhumains du thomisme
allant jusquà déclarer que lon peut mettre
à mort un homme, fut-il innocent, pour plaire à Dieu.
Si lÉglise romaine avait écouté la voix de ses
sages, il y en avait! - trop peu certes, car elle aurait été
écoutée - elle naurait pas, dans son aveuglement
religieux et fanatique, sombré dans lintolérance et
commis lirréparable.
Sans doute est-il, aujourdhui, difficile pour Jean-Paul II de
confesser la responsabilité de lÉglise à
légard des cathares et de tous les malheureux
persécutés. Sans doute lui est-il difficile de pouvoir
procéder à une réforme profonde de son institution
sans renier une grande partie de ce quelle a enseigné depuis
tant de siècles. La démarche de lÉglise
daujourdhui est tardive et insuffisante, pour certains elle
arrive même trop tard. Il faut cependant reconnaître,
quen confessant publiquement ses fautes, elle fait une avancée
importante dans son désir de repentance, son geste est
méritoire. La barbarie na cependant pas pour autant disparu
après Béziers, Marmande... ou Auschwitz, il y a toujours des
peuples opprimés, des hommes bâillonnés, une
planète saccagée et de nombreux silences insupportables.
Dans une Europe menacée par le retour dun hideux fascisme,
dune néo-barbarie discriminatoire, raciste et fanatique, il
nest nullement inutile de reparler de toutes les horreurs du
passé. Il nest également pas inutile de vouloir
sensibiliser tous nos frères humains, quelles que soient leur
confession ou la couleur de leur peau, et enfin, il nest pas inutile
de chercher, dans la confusion chaotique de Babel, le langage damour
et de tolérance susceptible dunir les humains entre eux. Ce
qui paraît plus absurde encore que le credo quia absurdum,
cest un monde inhumain et matérialiste quon pourrait
nous imposer férocement par le fer, le feu et les chambres à
gaz, car les valeurs évangéliques enseignées par les
cathares reposaient sur le principe que rien nest plus
précieux que lHomme.
Pour le jubilé de lan 2000, un nouveau texte romain précisera la repentance de lÉglise pour toutes les fautes et horreurs comm
ises par le passé, espérons quelle demandera: Pardon
aussi pour les cathares.
Sil est humain de pardonner aux bourreaux, il serait suicidaire
doublier les martyrs.
Charles Galiana
Tiré à part de
Spiritualité Cathare, Décembre 1998